Sous le soleil du plein après-midi, le ciel de Singapour est presque blanc. Presque sous l’équateur (exactement), le soleil est au vrai zénith. Je sens une petite goutte de sueur me glisser le long de la colonne vertébrale et des larmes qui me montent doucement aux yeux. Mon dernier jour de tour du monde touche à sa fin. Un dernier, et une dernière rencontre, avec Ly-lai, la cousine de Melina, mon hôtesse à Papeete. Lorsque je lui ai dit que je venais à Singapour, elle a sauté sur l’occasion : pourrais-je délivrer en main-propre un cadeau à sa cousine ? Et me voilà, après avoir dégusté un bon ramen en bonne compagnie, livrée à moi même dans les rues de Chinatown, de retour vers mon hôtel, aussi seule que le jour de mon départ. Sur mon chemin se dresse l’énorme complexe du Temple de la Dent du Bouddha : une dernière chance pour l’exploration. Dans le calme et le recueillement des fidèles, je vais trouver force et sérénité qui me manquaient un peu pour dire adieu à cette aventure.

Pendant que j’admire la relique du Bouddha, les images fusent à toute vitesse…les paysages, les visages, les impressions, tout défile comme un film en accéléré. Jusqu’aux images d’hier soir, dans les allées du Garden by the Bay.

Je me mets à repenser à mes espoirs de pré-départ. Comment avait-je envisagé mon tour du monde ?

  1. J’imaginais des aventures de tous les moments, hors de mon quotidien, je me serai lâchée – En réalité : Oui. Mais non. En fait d’aventures, ce sont plutôt des « mésaventures » qui sont venues pimenter ce voyage : cartes de banques baladeuses, cheville foulée, tentative de vol d’appareil-photo et la bagarre avec le voleur qui va avec, smartphone et appareil-photo qui me lâchent… De quoi bousculer un peu la « routine » car oui, même un tour du monde a une routine. En tout cas, quand le temps est limité. On reste 2,3, 4 jours au même endroit, on visite, on boucle son sac, et on repart vers la destination suivante. Le coeur souvent plein d’espoir de faire mieux, de faire plus… et en général, ça n’est pas arrivé, contrecarrée par le temps, la météo, une sinusite… ou ma nature. J’aurai quand même réalisé quelques grandes premières : première balade à cheval, première course en scooter, première randonnée alpine… et toujours l’émerveillement à tous les moments.
  2. Le voyage en solo, l’occasion de m’ouvrir et de rencontrer plein de monde – Combien de fois n’ai-je pas entendu cette affirmation ? « Le voyage en solo, c’est le meilleur moyen de rencontrer des gens ! ». C’était LE gros challenge personnel, essayer de m’ouvrir un peu plus, d’être plus accessible, et peut-être de rencontrer d’autres voyageurs avec qui faire un bout de chemin ? Exit évidemment les hôtels pour les auberges et autres backpackers, mais en chambre individuelle. En réalité : A nouveau, oui mais non. Plusieurs facteurs ont joué :
    • la taille de l’auberge. Au plus petit l’établissement, au plus facile les contacts. Une évidence, arriver dans une « usine » avec plein de monde est un peu plus intimidant, à fortiori pour une timide, qu’une petite auberge qui peut loger une vingtaine de personnes.
    • Les nouvelles technologies : à la fois une bénédiction et une malédiction. Bénédiction car elles permettent de vous maintenir en contact avec famille et amis restés au pays mais combien de fois ai-je vu des lounges remplis de voyageurs le nez plongé sur leur smartphone ou leur tablette, ne répondant même pas à des bonjours ou des au revoir ? Résultat, pour meubler la solitude, on fait pareil. Et c’est l’histoire du serpent qui se mord la queue.
    • Une question d’âge ? Certains me diront que ce n’est pas nécessairement vrai mais je ne peux m’empêcher de me poser la question… La majorité des clients d’auberges/backpackers sont jeunes… je pourrais être la mère de certains d’entre eux. Sans doute y a t’il un espèce d’a priori réciproque (pour caricaturer « jeunes cons » contre « vieux cons ») ? Le fait est que pas mal de personnes rencontrées en auberge étaient souvent plus âgées que moi. Et pour cause, dans ma catégorie d’âge (la tranche trente-quarante), nous sommes assez peu représentés en auberge. Ces années sont souvent celles où on travaille, on établit une famille. On voyage moins, ou dans des structures un peu plus « cadrées » (même si j’ai croisé quelques rares familles, même 3 générations). Une fois la retraite atteinte, on retrouve une liberté de mouvement et j’ai été étonnée, et inspirée, par le nombre de femmes retraitées que j’ai pu rencontrer, et qui ont pris la route seule. En fait, quand j’y repense, je n’ai pas croisé d’hommes qui soient dans le même cas (ils voyageaient en couple).
    • Un travail à faire sur moi-même, encore et toujours. Se faire violence, aller contre sa nature, n’est pas évident et la peur du rejet (avec l’excuse qui nous arrive souvent, à nous les timides, de la peur d’importuner) vous tenaille et vous empêche d’aller vers les autres. Mais on apprend. J’ai appris. Et c’est seulement à la fin du voyage que je commençais à me détendre, et à me lâcher. Frustration… mais ce capital ne sera pas gâché pour autant.

Si on voyage seul(e), même les plus sociables vont rencontrer de long moment de solitude… et il vaut mieux ne pas avoir peur de sa propre compagnie. J’avoue que ces moments là m’ont causé pas mal de doutes. Et je n’étais pas faite pour le voyage en solo ? Ne suis-je pas le type de personne qui a besoin de quelqu’un pour la pousser à se surpasser ?

Mais le nombre restreint de rencontres auront été de qualité… vous apprendrez à les connaître dans les semaines qui suivent. Je garde leurs visages et leur gentillesse en mémoire comme autant de pierres précieuses.

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Rencontres à San Pedro de Atacama

  1. Le voyage en solo, c’est la liberté. Tout à fait. Il m’est arrivé de ne pas savoir la veille au soir où je serai le lendemain et se lever tous les matins sans avoir besoin de rendre compte de quoique ce soit, sauf à notre volonté et à nos envies, a quelque chose de grisant et d’euphorisant.
  2. Voyager en solo, c’est apprécier le monde d’une autre manière. Vous voilà seul(e) devant des paysages magnifiques, un excellent plat sur un coin de table d’une gargote de rue… rien d’autre que vous et vos pensées pour profiter de ce moment. On profite de ce moment peut-être intensément parce qu’il n’y a personne d’autre avec qui partager (et peut-être « diviser ») ses sentiments, ou au pire les polluer. Nous voilà avec nos pensées à nu devant la beauté du monde… Si vous n’êtes pas d’une nature contemplative, vous risquez de le devenir un peu.
  3. Voyager seule, c’est aller à la rencontre de soi et s’affirmer. Et comment ! Vous voilà loin de chez vous, hors de votre élément, et en tête à tête avec vous-même. Impossible de ne pas se retrouver dans une position à la fois d’introspection et d’affirmation de soi. Introspection car loin de chez soi, et hors d’un mode souvent « auto-pilote », on commence à cogiter. Devant un paysage, pendant les longues heures de transport, la nuit, après une journée qui nous a marqué en bien ou en mal… Eloignés des soucis du quotidien, on se recentre sur soi. L’occasion de faire le point et peut-être, de changer de vie. Les rencontres avec des inconnus aussi peuvent nous éclairer sur nous-même. Qui n’a jamais eu des conversations intimes avec des personnes que nous ne connaissions pas il y a quelques heures ? Savoir qu’un moment sera furtif nous pousse à nous livrer et en retour, nous avons un point de vue neuf sur les choses.Affirmation de soi car justement, notre « filin de sécurité » (la famille, les amis, ceux sur qui ont peut se reposer) sont loin. Il faut donc pouvoir compter sur soi-même, se dépasser. On découvre qu’on est capable de plus, et on acquiert un peu plus de confiance en soi. Et paradoxalement, le fait justement de ne pas avoir ceux sur qui on peut compter près de soi nous pousse à chercher de l’aide chez des inconnus, une aide qui est rarement refusée… Faith in humanity : restored.
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Le dépassement de soi : vaincre le Tongariro Alpine Crossing

 

Mais finalement, à part des images plein les yeux, le savoir accumulé sur les pays visités, et la richesse des échanges (ce qui est déjà en soi pas mal du tout), qu’est-ce que je ramène au niveau personnel, de ce tour du monde ?

Je reviens de ce voyage en ayant acquis un certain goût du minimalisme. Après avoir trimballé avec soi sa vie dans deux grands sacs et un plus petit, on apprend vite à se détourner du superflu et si l’on doit acheter quelque chose, on en laisse un autre derrière soi pour ne pas se charger.

Je suis devenue aussi plus zen, face aux nombreuses mésaventures qui ont parsemé le voyage. Après les premiers mouvements de panique au tout début du voyage, la poisse qui semblait me suivre s’est transformée en une espèce de running gag, chaque manifestation étant accueillie avec un petit peu d’énervement mais aussi un sourire, comme si mon guignon était un vieux pote un peu collant qui me rendait visite. J’ai appris à accepter avec résignation ce que je ne pouvais changer et à solutionner tous les problèmes avec sang-froid.

Je reviens aussi avec certaines certitudes… que je ne changerai sans doute jamais au niveau fondamental, même si je peux m’améliorer, que le monde est rempli de belles âmes à rencontrer encore plus que de panorama à admirer. Malheureusement, j’ai aussi entendu et vu pas mal de conneries ou de comportement douteux, souvent de la part d’autres “voyageurs” ou “touristes” (négociation sur les prix pour quelques centimes d’Euros, moqueries dans le dos des locaux en pensant qu’ils ne comprennent pas, jet de déchets dans des parcs nationaux, irrespect des règles de la vie en communauté dans les auberges, etc) et là, justement, mon seuil de tolérance par rapport à ça, qui était déjà bas, n’a fait que se rétrécir.

Je suis revenue étrangement plus vulnérable, plus facilement touchée. Débarrassée de mon armure, presque désarmée face au monde, moi qui était une dure à larmes, je n’ai jamais autant pleuré. De tristesse au moment de quitter un endroit ou des gens que j’ai apprécié, de joie lors de moments parfaits, de reconnaissance après chaque geste gentil, chaque manifestation de soutien lors de mes mésaventures… et je me demande si ce n’est pas le plus précieux.

Voilà, Lectrice, Lecteur, un bilan sans doute temporaire, mais honnête de mon expérience… et en quittant le temple, je prends le chemin du retour avec l’esprit en paix. Un peu triste, bien entendu, que l’aventure soit finie et avec un furieux sentiment de ne pas avoir fait assez mais en accord finalement avec la personne que je suis. Un voyage qui me ressemble.

Et maintenant, c’est à vous! Avez-vous voyagé seul? Ou en avez-vous envie? Quelles sont vos impressions de voyage? Ou les questions que vous vous posez?

Eeet voilà… dernière nuit du tour du monde. Autant que ce soit avec classe! 😉 #MelDoesBoozingAroundTheWorld #SandStyle

Une photo publiée par Melissa M. (@mellovestravels) le