L’alarme se déclenche. Je l’attendais. Il est 6 heures mais la lumière du matin a déjà filtré à travers les volets depuis un petit moment, me tirant de mon sommeil malgré moi. J’ouvre doucement la fenêtre et la grosse boule jaune orangée du soleil aux aurores est à peine sorti de derrières les montagnes. La vue est glorieuse et donne juste envie de se jeter dans le paysage comme on se jette dans la mer.

Tout doucement, sans faire trop de bruit, je monte à la cuisine, mets en route le gaz pour me faire une bonne tasse de moka et me prépare pour la journée à pas de loup, afin ne pas réveiller Nonna, A 6h45, le bus part vers la mer.

C’est un bus qui a le mérite d’exister. Souvent, je suis la seule à le prendre ici et la seule à revenir le soir. San Giovanni est un village qui se meurt. Pas d’enfants en âge scolaire, quasi pas de jeunes mais qui ont de toute façon une voiture. Pas de service le week-end mais les années passent et ce bus qui relie 3 villages aux deux grandes villes de la côte, San Salvo et Vasto, est toujours là.

Lorsque je rentre, il y a déjà 2-3 personnes dedans, des ouvriers qui travaillent la nuit et que le bus ramène dans leurs pénates, tous sont en train de somnoler, en général. Une fois quitté le village, l’ascension démarre. C’est que nous sommes un des villages les plus bas du coin, le prochain arrêt, Torrebruna, est à plus de 800 mètres. Alors on a tout le loisir d’admirer le paysage. Je place mes écouteurs sur mes oreilles et regarde. Cette année, la pluie est tombée en abondance et le printemps fut long à venir. Le panorama est donc plus vert que dans mes souvenirs, plein de fleurs et d’herbe qui a encore l’air tendre. Dans le vert foncé des chênes, des genets et des pins, tranche le vert argentés des oliviers, bien rangés et tous bien exposés. Le signe que tout n’est pas sauvage dans ces montagnes. Au loin, noyées dans les rayons du soleil, les silhouettes bleues-grises des collines se superposent comme sur des estampes japonaises et si on regarde bien vers la vallée, on peut voir un très mince ruban, quelque fois interrompu, que luit. C’est le Trigno, le fleuve qui marque la frontière entre les Abruzzes et le Molise, la région voisine. Je ne l’ai vu plus ou moins rempli il y a bien longtemps, la toute première fois que je suis venue ici. Je me souviens encore de ses eaux vives et froides, si différentes de celles de la mer. A présent, le fleuve semble avoir bien du mal à continuer son cours et ressemble plus à une suite de grosses flaques qu’à une rivière.

Je reporte mon regard vers les montagnes. On s’en rend compte très vite, pas un sommet qui ne porte un village ! Il sont tous fièrement installés à cheval sur les flancs de collines avec souvent l’église au point le plus haut. Chacun épouse les courbes particulières du relief. Quelque fois, ils s’étendent en longueur comme une femme langoureusement allongée au soleil. D’autres fois, ils sont ramassés sur un sommet pointu comme un fer de lance. On dirait des constellations d’étoiles. Dire qu’il n’y a pas si longtemps, quand ma grand-mère était encore adolescente et jeune adulte, il n’y avait pas de route ! Juste des chemins pour les hommes et les ânes et les mules. C’était il n’y a pas si longtemps… Et Nonna de me rappeler qu’elle même a participé à la construction de l’une d’elle, en portant des pierres sur sa tête. Le nombre de fois où elle le raconte témoigne que ce moment de sa vie aura été indélébile. Ou encore la fois où sa mère l’a envoyée à dos d’âne pour amener deux petits orphelins chez leurs grands-parents qui habitaient un village voisin. On avait placé les petits dans des nacelles de part et d’autre de l’animal et elle conduisait, une gamine de 12-13 ans. Ou encore comme le voyage en train pour émigrer vers la Belgique. Mais ceci est une autre histoire.

Nous voilà arrivés à Celenza, le plus gros des trois villages. Celenza à un peu de tout : des cafés, des magasins, une école et même une banque ! Bref, c’est presque la ville. En général, une dizaine de personnes montent ici. Que ce soit le matin ou le soir, les passagers du bus sont plutôt calmes, pas encore bien réveillés le matin ou fatigués d’une journée de travail le soir néanmoins, il y a une passagère que je reconnais après toutes années. Une petite dame un peu ronde qui tous les matins et tous les soirs semble invariablement péter la forme. Je connais son nom, tout la monde la connaît dans le bus mais elle ne sait pas le mien. Jusqu’à ce matin où ses yeux se plantent dans les miens : « Mais, je vous ai déjà vue ici. Vous êtes revenue ?  ».

Pendant que nous parlons, le bus a franchi la vallée du Trigno, le paysage est devenu beaucoup plus plat et les premiers signes de la ville se manifestent : le zoning industriel de San Salvo. Cette ville a un drôle de destin. Petit village de pêcheurs, il s’est transformé en un demi-siècle en une vraie ville à la fois industrielle et touristique. Une croissance rapide et anarchique qui a vu se multiplier les immeubles en béton sans âme, à la fois pour loger les nombreux nouveaux habitants et satisfaire les vacanciers. La plage de San Salvo Marina, libre de concessions, est une des préférées des habitants du coin mais rien à faire, je n’ai jamais accroché. Ses eaux bloquées par d’énormes brises-lames m’ont toujours dérangées, comme si on essayait de maintenir les baigneurs en prison.

L’entrée à Vasto, la grande ville historique de la région, est un peu du même acabit, c’est une suite d’hôtels qui bloquent la vue sur la plage avant d’arriver à la partie « historique » de Vasto Marina : la Via Dalmazia. Avec ses rangées de palmiers, la première fois que je l’ai vue, à 6 ans, je me suis exclamée que c’était comme la Californie, que je n’avais évidemment vue qu’à la télévision (et en noir et blanc, à l’époque). Et vous savez quoi ? Il y a un peu de çà, c’est vrai ! Nous croisons quelques anciennes demeures dont la vue est maintenant bloquée par des constructions plus récentes et c’est là que la porte s’ouvre. Le bus monte vers le vieux Vasto, la porte s’ouvre, l’odeur des oléandres en fleur m’emplit soudain les narines. J’ai la chair de poule, je sais que je suis dans un de mes endroits préférés au monde.