C’est le dernier jour complet à Tubuai. Le lundi, qui fut un long lendemain de la veille, et qui passât presque comme s’il n’avait jamais existé. Stéphane et Noho étant partis rendre visite à des proches, ce fut moi qui ai pris soin de Rodrigue et Here, avec enfin la satisfaction de pouvoir faire quelque chose pour eux après le déluge de petites attentions et d’hospitalité qu’ils m’ont montré depuis près d’une semaine.

Ce que c’est que la solidarité dans les Îles Australes

Ce mardi matin, je me suis levée aux aurores, à 5h30 et ai enfourché le vélo pour filer vers la supérette et acheter de quoi faire un bon petit déjeuner. Dans les petites îles de Polynésie, on se lève tôt et on se couche tôt, pas étonnant de voir un magasin ouvert dès l’aube. Dans l’air frais du matin, l’esprit encore un peu brumeux, je pédale et profite du calme. Le soleil n’est pas encore complètement levé et Tubuai est plongée dans la lueur bleue du matin. Quand je roule à côté de la plage, c’est à peine si l’on entend le bruit des vagues sur le sable. Si je ne devais pas me dépêcher de rentrer, j’en aurai profiter pour faire un petit plongeon.

Mes courses faîtes, je rentre pour trouver la maisonnée qui se réveille justement, sauf Here qui a décidé de faire la grasse matinée. J’installe avec Noho le petit-déjeuner sur la table de la terrasse, on sert le café et là, Rodrigue me dit : « Tu as vu la maison qui a brûlé hier soir ? » Je lui lance un regard interdit. « Tu n’as rien entendu ? » En fait, ni Noho, ni Stéphane, ni moi n’avons entendu quoique ce soit, nous avons dormi du sommeil des justes. . « La maison de la maman des voisins, plus bas sur la route a brûlé cette nuit. On m’a appelé au milieu de la nuit, Here et moi y sommes allés ».

La voisine a près de 80 ans, vit seule dans sa maison et elle s’est réveillée au beau milieu de la nuit, à cause de drôle de bruits. Elle pensait d’abords qu’il s’agissait d’un voleur mais quand elle a essayé d’allumer la lumière, plus de courant ! Elle ouvre la porte de sa chambre et VLAM, avec l’apport d’air, elle manque d’être brûlée par les flammes : un violent incendie s’est déclaré dans la maison ! Elle a tout juste eu le temps de sortir par la fenêtre.  Pas le temps d’emporter quoique ce soit. Souvenirs, papiers importants… tout est parti en fumée !  Here, qui a fini par se réveiller, conclut : « Elle n’avait que sa chemise de nuit sur le dos, je ne sais même pas si elle avait même une culotte ».  Mais au moins, cette dame est indemne. Choquée, mais indemne. Et dire que j’ai roulé devant la maison sans la voir !

C’est là que la solidarité de la petite communauté de Tubuai va se mettre en place. Pendant que Rodrigue aide le fils pour tout ce qui est paperasse et assurance, Noho et moi embarquons avec Here pour aller chez Papou. « C’est une dame qui vit de manière encore traditionnelle et elle ne manque que des plats polynésiens. Elle n’a encore rien voulu manger mais on va lui préparer quelque chose pour elle et sa famille  ». Nous filons donc chez Papou pour lui prendre un poisson. C’est sa femme qui nous reçoit. Elle n’a pas encore entendu parlé de l’incendie et Here s’empresse de la mettre au courant. La nouvelle va donc se répandre au fur et à mesure que les voisines défilent chez elle.  Après avoir raconté toute l’histoire au moins trois fois, nous prenons congé. C’est qu’il y a du boulot encore à faire.  Après être passés au magasin pour acheter de gros paquets de riz, du taro et quelque légumes, nous voilà de retour à la maison.

Here ne tarde pas à aller voir les voisins pour s’enquérir des dernières nouvelles. Finalement épuisée par les pleurs et la fatigue, la dame a fini par s’endormir. Ses autres enfants, qui habitent dans d’autres îles, dont Tahiti, seront là demain soir et c’est chez Rodrigue et Here qu’ils viendront séjourner alors que nous quitterons leur maison le matin même. La question ne s’est même pas posée pour eux, recevoir la famille de voisins à la dernière minute, c’est tout naturel ! Je reste admirative devant cette solidarité. Je vais même y apporter ma petite contribution. « Ce qui lui fait le plus de peine, nous dit Here, c’est d’avoir perdu la photo de son mari avec son écharpe de maire ». Car oui, c’est la veuve de l’ancien maire de Tubuai. Peut-être que les archives de la mairie ont un exemplaire ? Le négatif ? Ou c’est le photographe qui a pris le cliché qui l’a gardé ? Mes suggestions sont prises en compte mais Here réalise du coup qu’il a plein de choses à faire et nous chasse littéralement de la maison pour que nous allions nous amuser, Noho et moi. Stéphane ayant l’intention de se reposer, nous prenons la voiture pour passer la fin de l’après-midi sur la plage, une dernière fois.

Une dernière nage dans le lagon

L’air est doux, l’eau est tiède, la fin de l’après-midi descend sur la plage… On est bien ! J’ai sorti mon masque pour aller faire coucou aux poissons qui se cachent dans quelques rochers. Noho et moi, on papote, pas beaucoup, pas longtemps, « Moana », l’océan en polynésien, ayant le pouvoir d’ôter la parole aux Humains, irrésistiblement.  Elle aussi resterait bien ici, où la vie est plus calme qu’à Tahiti (combien de fois ne l’ai-je pas entendu en Polynésie… des Tahitiens en quête de tranquillité, venus s’installer vers d’autres îles. Quand je pense au choc violent qui m’attend dans quelques jours quand je serai de retour à Bruxelles, où je vais débarquer aux portes de l’hiver, j’en ai des frissons ! J’essaie de chasser cette idée, de profiter de l’instant présent, de me délecter de flotter dans l’eau de ce lagon du bout du monde, d’admirer les couleurs et les formes des poissons, de m’émerveiller devant les paillettes que jette le ciel sur l’eau, de suivre rêveusement des yeux une fleur d’hibiscus qui flotte vers d’autres rivages. Pendant quelques secondes, je suis dans le présent.

Au revoir, Tubuai

Le lendemain matin, c’est le branle-bas de combat dans la maison : il faut débarrasser les chambres, mettre tout le linge à laver, ranger, tout ça avant de partir pour l’aéroport. Here, qui tient la maison comme un chef d’orchestre, ne peut pas nous accompagner jusque là. Avec ses nouveaux invités de dernière minute qui vont arriver, il a trop à faire. J’ai un gros fond de tristesse de ne pas le voir nous dire au revoir au moment d’embarquer mais le petit stress dans ses yeux me dit que c’est pour le mieux. J’embrasse Here et jette un dernier coup à la maison qui fut la mienne pendant une semaine.

Depuis la fenêtre de la voiture, je bois le bleu du lagon. Qui sait quand je nagerai encore dans des eaux comme çà ? Bientôt, elles s’éloigneront et je les regarderai derrière un hublot… mais pour le moment, nous sommes embarqués chez Aurore, qui habite juste en face de l’aéroport. « Bienvenue au lounge » s’écrie-t-elle en riant. Nous ne sommes pas là depuis 5 minutes que les Hinano sont déjà sorties du frigo, Les dernières pour nous dire adieu. Au fur et à mesure, tous les gens que nous avons croisé cette semaine arrivent et très vite, nous voilà tous les trois enterré sous une masse de fleurs ! Car si normalement en Polynésie, on reçoit un collier de fleurs quand on arrive et un collier de coquillage quand on part, à Tubuai, on reçoit des fleurs qu’on appelle « couronnes » et au fur et à mesure des au revoir, je disparais littéralement sous les tiarés, tipaniers, gardénias et flamboyants. « Vous êtes plus couronnés que des ministres  » dit un employé de l’aéroport en riant. Je me sens littéralement fondre de tendresse sous la masse de fleurs pour ceux que je vais quitter.  Qui sait si je les reverrais ? Aurore, qui se moquait bien de mon super masque de plongée qui couvrait tout mon visage, jusqu’à ce qu’elle le teste, a fini par en hériter. Le dernier à recevoir mes bisous est Rodrigue, qui m’a ouvert la porte de sa maison sans même me connaître. Grâce à lui et à Here, Tubuai aura été une expérience hors du commun dans ce voyage en Polynésie. Car si je n’ai pas vu grand chose de l’île, j’ai vécu une autre sorte d’aventure, une aventure humaine qui est tout autant, sinon plus, précieuse. En tout cas, unique.  Ma consolation pendant que je regarde Tubuai s’éloigner, c’est que dans quelques heures à Tahiti, je retrouverai des visages amis.

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