C’était un samedi. Samedi 10 novembre. Ce samedi-là, j’ai tenu une promesse que je vous ai faite. Je suis allée à Rapa iti. J’ai traversé la moitié de la Terre pour la rencontrer. Après bien des déboires, des tentatives avortées, des années à rassembler des infos… Bien loin des sentiers balisés du tourisme, perdue dans le Pacifique, Rapa Iti, enfin, tu es là.

Un jeu de patience

Il y a deux jours, nous avions passé une courte escale à Tubuai, l’île qui sert de centre administratif pour les Australes (rassures-toi, Lectrice, Lecteur, on aura l’occasion d’en reparler) et tout à coup, le bateau s’est un peu plus rempli. C’est que ceux qui vont à Rapa, s’ils ne viennent pas de Tubuai, préfèrent prendre l’avion jusqu’ici et éviter le long voyage en bateau. Parmi les passagers, un « Farani » (Français en polynésien) : Michel. Très à l’aise à bord et avec les passagers, j’ai vite compris que ce n’était pas un touriste lambda. Un expat peut-être ? Presque ! Pendant 40 ans, Michel a été Conseiller d’éducation dont une vingtaine d’années en Polynésie, aux Tuamotu mais aussi aux Australes à Tubuai. A présent à la retraite, il est venu revoir les lieux où il a exercé… et surtout ses anciens élèves. Rapa, il connaît. A l’époque, pendant les vacances scolaires, il y était venu avec ses élèves qui rentraient de l’internat et a partagé la vie des Rapas pendant un mois. Les retrouvailles promettent d’être émouvantes.

Mais avant d’arriver jusque là, il faudra encore passer par une journée complète en mer. Lorsque je mets le nez dehors, je n’ai pas besoin de savoir que nous avons quitté les Tropiques : l’air est plus frais, l’éclat du soleil moins vif et le roulis du bateau plus fort. La nuit, je vais me sentir glisser sur ma couchette presque dangereusement. Dans ces conditions, le calme dans les dortoirs est encore plus olympien malgré que nous soyons le double de passagers : la moitié a le mal de mer. Seuls les jeux de trois petites filles (qui elles, n’ont aucun problème à gérer tout ça) viennent briser la monotonie de cette journée en plein Pacifique sud. J’essaie de m’occuper, et de distraire mon impatience autant que possible : la sieste, beaucoup, la lecture quasi tout autant, un brin de conversation avec Michel, Rémi ou Florence. J’ai l’étrange impression d’avoir appuyé sur le bouton « Pause » dans le film de ma vie. Ou d’être dans une dimension parallèle où mon monde ne comporterait que quelques mètres-carrés sur une immensité bleue dont on ne verrait jamais la fin. Quand enfin se couche le soleil, l’illusion se brise… Demain, nous serons à Rapa !

La parade nuptiale de Rapa Iti

Ce samedi, Rémi n’a pas eu besoin de me tirer de mon sac de couchage. A quatre heures et demie, alors que le soleil se levait, je suis déjà debout. Pourtant, nous ne verrons pas Rapa avant 7 heures du matin, et ne toucherons terre qu’à 9 heures, une longue « parade » due à la drôle de forme de Rapa. L’île ressemble à un escargot. Ou a un c avec sa cédille. Dans le creux de la coquille, se trouve la grande baie d’Ahurei, le village principal (il y en un second, sur l’autre rive de la baie : Area). Et il faut contourner l’île pour y pénétrer. C’est donc une longue parade nuptiale qui nous fera découvrir Rapa sous toutes les coutures. Une parade en chansons entre quelques passagères et quelques membres d’équipage. Ils ont saisi guitares, ukulélés ou se servent d’un coin de table pour battre le rythme et c’est parti. Quasi deux heures de concert improvisé rien que pour nous. Avec la musique brésilienne, la musique polynésienne est une de celle qui me touchent le plus, qui me transportent immédiatement là bas. Je ne sais pas ce que le ukulélé ou les langues polynésiennes, de Hawaii à Tahiti font pour me produire cet effet qui me ramène sur un caillou du Pacifique, avec le souvenir des 50 nuances de bleu, le parfum des fleurs et l’éclat d’un clair de lune sur les îles, même sans y être allée auparavant. Et la musique polynésienne suinte de la nostalgie par toutes ses notes. Même les chansons les plus joyeuses me semblent d’une infinie tristesse. Comme si ceux qui les avaient composées étaient loin de chez eux quand ils les ont écrites.

Mais enfin, voilà Rapa qui se détache dans la lumière du matin. Et quelle différence avec les autres îles vues jusqu’ici ! Des côtes découpées comme à la machette, des pics acérés qui s’élèvent sur un fond de ciel et d’océan. Rapa se tient fière loin de tout. Raivavae, sa plus proche voisine, est à 500 kilomètres. C’est elle la dernière sentinelle habitée de Polynésie française. Après, si on trace en ligne droite, plus rien jusqu’à l’Antarctique. L’un des bouts du monde, quoi !

Cette silhouette déchirée contribue à la mystique de Rapa, tout autant que son étrange lien avec l’autre Rapa, Rapa Nui, alias l’Île de Pâques. Car la grande Rapa (Nui) a de pénibles traits en commun avec la petite (iti) : une surpopulation à l’époque pré-européenne à l’origine de conflits sanglants (sauf que les Rapaitis n’ont pas de moaïs mais des « pa », des forteresses construites sur des pics de montagne par les différents clans de l’île), une décimation de la population à la fois dus aux esclavagistes péruviens venus ravir les habitants pour les forcer à travailler à la récolte du guano, suivi des maladies contre lesquels ils n’étaient pas immunisés. Ils étaient plus de 3000, les Rapa sont aujourd’hui 515.

Pied à terre

Au fur et à mesure que l’on s’approche, je sens l’émotion grandir, grandir jusqu’à ce que mes poils se dressent. J’en avais tellement rêvé depuis que cette flèche virtuelle est venue se ficher dans ce grand Pacifique. Quand je me suis renseignée pour te présenter les deux candidates au vote, Lectrice, Lecteur, je ne la connaissais pas du tout, contrairement à Pitcairn. Je découvrais par la même occasion l’Archipel des Australes, qui m’était tout aussi inconnu et quand j’ai soumis les deux îles au vote, j’ai secrètement souhaité, Lectrice, Lecteur, que tu m’envoies à Rapa. Tu connais la suite. Voilà comment on me trouve sur le pont à dévorer des yeux ces côtes déchiquetées, à avoir l’œil gourmand en commençant à détailler tout ce vert.

Sur le bateau, par contre, ça s’agite de plus en plus. Tous ceux qui descendent à Rapa ont ramené leurs bagages dans la cafétéria et ça bruisse d’activité. On sent que les passagers ne tiennent plus en place et ont hâte d’arriver. Surtout les trois petites qui courent dans tous les sens. Enfin, le bateau s’engage dans la grande baie, on découvre Ahurei et son temple au clocher rouge et en quelques minutes, nous voilà à quai. Ca y est… dans quelques instants, je vais poser le pied sur Rapa Iti. Quand vient mon tour d’emprunter la passerelle de métal pour descendre à terre, j’ai l’impression d’évoluer dans du coton et quand ma chaussure foule la terre, je me prends à avoir envie de faire comme Jean-Paul II et de baiser le sol. Mais ma joie n’est pas complète. L’escale a encore été réduite par rapport à l’annonce. Nous n’avons que 4 heures en port. Juste le temps de faire une promenade autour de la baie, et encore ! Je ne verrais donc aucun « pa », ces fameux forts du temps où Rapa était grande.

Rapa Iti, l’île aux fruits

Je vais donc me contenter de me promener autour de cette grande baie. On joue de chance aujourd’hui : il fait beau. Ce n’est pas souvent le cas à Rapa. La plupart des photos que j’ai pu voir de l’île montre un ciel maussade mais aujourd’hui, seuls quelques gros nuages passent. Par contre, la lumière y est étrange et me rappelle un peu celle des bords de Mer du nord. Cette drôle de lumière qui donne l’impression qu’on a posé un filtre argenté devant vos yeux, diluant un peu les couleurs, même quand le soleil se montre. Cela donne au paysage une impression d’être un peu irréel. Quand il sort des nuages, le soleil devient vite ardent par contre et le vent est piquant. Un vent qui vient du sud et qui vous fait remettre votre coupe-vent peu après l’avoir quitté. Car oui, nous sommes à l’équivalent du début du mois de mai ici et nous ne sommes plus sous les tropiques. Ici le cocotier, s’il pousse (j’en ai vu deux ou trois), ne donne pas de fruit. Il fait bien trop froid l’hiver (10 degrés, voire moins, ça arrive). Par contre, la nature reste on ne peut plus généreuse : on trouve des agrumes, des papayers, des bananiers mais aussi des arbres que l’on ne trouve pas ailleurs Polynésie : le pêcher, le nectarinier, le murier, le pommier et le poirier. J’y ai même vu des fraises des bois qui entraient tout juste en saison de maturité. Ces fraises et ces mûres, on en fait de la confiture pour en manger avec le popoi, une bouillie de taro, spécialité des Australes (pour le moment, pas encore essayée). Un des membres d’équipage me dit que le paysage ressemble fort à celui des Marquises. Moi, il me fait penser à certain coin de Nouvelle-Zélande avec ces montagnes couvertes de aitos.

Sinon, Ahurei ressemble aux autres villages de Polynésie : de jolies petites maisons aux jardins fleuris et bien tenus. Une constante là-bas qui donne tout simplement un air de gaieté et d’abondance au paysage. Sauf qu’au lieu des frangipaniers, c’est plutôt l’oléandre, fleur méditerranéenne, qui règne. Nous sommes samedi et le samedi, la Polynésie est en général déjà au repos, sauf à Papeete et encore. Les rues sont donc quasi désertes. La seule activité est le ballet des 4×4 (indispensables à Rapa) entre le port et le village, on dirait que l’endroit a été déserté de ses habitants. Au milieu de tout ça, le temple protestant trône. Grand, imposant. On ne peut pas le manquer. Et les installations paroissiales font que c’est encore plus imposant. La religion joue un sacré rôle à Rapa d’autant plus que l’île est connue pour la beauté de ses « hymene », les hymnes polyphoniques. Malheureusement, nous sommes là un jour trop tôt pour y avoir droit.

Les autres bâtiments importants sont celui de La Poste (et sa grande antenne satellite qui permet d’avoir le wi-fi) et une petite épicerie qui vent un peu de tout ce qui ne peut pas être trouvé sur l’île. Je sais l’on cultive du café à Rapa et pensais en trouver à l’épicerie : pas de chance. Il est exporté à Tubuai. L’essentiel (fruits, légumes, viandes et poissons) ne s’achète pas. Ce que le l’on mange à Rapa, on le cultive, on l’élève, on le pêche ou ont le chasse. Il y a même des vaches et des chèvres sauvages (que je croiserai en me baladant et qui garderont bien leurs distances).

Je continue de marcher et la sensation d’être comme dans un rêve persiste. Renforcée par cette luminosité argentée, j’ai du mal à m’imaginer que ce moment est réel pourtant, ce sont bien mes tennis qui foulent la route bétonnée, mon bras qui fait signe aux voitures et cyclistes, mes yeux qui s’arrêtent sur le bleu changeant de l’eau de la baie, sur le graphisme des pontons à bateaux. Je me pince le bras et pourtant, dans la lumière du printemps austral, je n’y crois pas encore. Je suis pourtant à Rapa. Je dois me le marteler dans la tête.

Au revoir, Rapa Iti

Arrivée à la moitié de la baie, après avoir consulté l’heure, je me décide à tourner les talons. J’espérai trouver un sentier qui me mènerait vers quelques hauteurs mais pas de chance. J’ai déjà failli louper le bateau à Tubuai, il ne faudrait pas que ça m’arrive ici, le prochain passe mi-décembre ! Il amènera les collégiens et lycéens passer les vacances de Noël en famille car si Rapa possède maternelle et primaire, l’enseignement ne va plus loin. Il arrive un moment dans la vie de tous les petits Rapas où on est obligé de quitter sa famille pour aller à l’internat soit à Tubuai, soit à Papette. Ramener ces écoliers est aussi une des missions du Tuha’a Pae IV et justement, nous allons embarquer une bonne trentaine d’ados vers leurs écoles. Les filles couronnées de fleurs (et quelque fois les garçons aussi), colliers de coquillages autour du cou (pour souhaiter le retour), ils grimpent à bords, l’air plutôt excités que tristes. Sur le quai, il y a foule. Les parents, les petits frères et sœurs, les amis d’autres gens qui partent. Ce sont dans de grands au revoir qui se font alors que le Tuha’a Pae large les amarres, poursuivi par un groupe de petites filles qui courront jusqu’à l’eau. Sur le pont, je retrouve un Michel souriant mais visiblement ému et couvert de collier de coquillages ! On l’attendait de pied ferme et on l’a quasi « enlevé » pour un véritable festin. J’imagine le petit choc que cela doit faire quand on retrouve des visages d’adultes que l’on a quitté enfants ou adolescents.

Rapa du futur

Les ados n’ont pas tardé à rejoindre les ponts extérieurs. Pour regarder leur île s’éloigner mais aussi pour papoter à leur aise. J’en profite pour demander à un groupe de filles si elles sont tristes de quitter Rapa. Elles me rient quasi au nez. J’imagine que l’internat, ce n’est pas si terrible que çà avec les copains et une certaine liberté à l’âge où on veut s’affranchir de ses parents. Je pensais les trouver un peu différents, ces ados du Pacifique mais comme tous les ados de la terre, ils portent sweat à capuche, casquette et crête iroquoise décolorée à la Neymar pour les garçons, « messy buns » et cheveux soigneusement passés au fer à lisser pour les filles qui n’arrêtent pas de faire des selfies. Sur le pont, le rap à vocoder, le dance-hall et la musique latino sont de mise. Comme quoi même au bout du monde, même à Rapa Iti, on échappe pas à sa marche du monde.

Pour aller plus loin
Comment se rendre à Rapa Iti

Tout est expliqué dans cet article mais en résumé, il n’y a qu’un seul moyen de se rendre à Rapa ; par le bateau.

Le plus facile est de réserver une place sur le Tuha’a Pae IV, le cargo-mixte qui désert les Îles Australes, lors d’une de ses rotations qui inclut Rapa. Vous pourrez soit réserver une cabine (près de 2000 Euros, quand-même pour le voyage complet d’une bonne dizaine de jours) soit la jouer locale réserver une place dans le dortoir (vous devrez le demander spécifiquement à la compagnie). Le paiement se fait soit en liquide au bureau de la SNATHP à Papeete, soit par virement bancaire.

Evidemment, faire au moins la rotation de Papeete jusqu’à Rapa est une expérience en soi mais si l’idée de passer une semaine en mer vous rend vert.e, vous pouvez prendre l’avion à Tubuai ou Raivavae par exemple (qui sont en général la dernière île avant d’arriver à Rapa, surveiller bien le planning des croisières) et vous pourrez embarquer jusque là. Petit conseil si vous choisissez cette solution : ne réserver pas votre billet d’avion trop tôt car les rotations peuvent changer.

Si vous avez envie de vous faire TRES plaisir, l’Aranui 5, le navire qui normalement voyage vers les Marquises fait une à deux fois par an une croisière spéciale vers Pitcairn et Rapa Iti (et passe même une nuit à quai).

Enfin, il reste le bateau-stop où la bourse de coéquipier.

Séjourner à Rapa

Tout séjour est sujet à l’approbation du Conseil des sages. Le Conseil des sages, c’est l’autorité suprême à Rapa. Il décide qui peut s’installer à Rapa, où une maison peut être construite, etc. Rapa est un cas particulier en Polynésie. La terre appartient à tout le monde et à personne en même temps.

Pour y séjourner, vous devrez contacter la mairie. J’ai envoyé plusieurs e-mails (avec demande d’accusé de lecture) et bien que j’ai reçu les accusés de lecture, je n’ai eu aucune réponse à mes demandes et pour cause (mais je l’ai su plus tard) : il faut absolument téléphoner. Si vous avez le OK pour le séjour, la mairie vous redirigera sûrement chez Titaua, l’unique pension de l’île.

Tél. : 40 95 72 72
Fax ( : : 40 95 72 60
Email : commune-rapa@mail.pf

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