Dernier coucher de soleil sur l’océan. Pour ça, j’ai voulu rester jusqu’au bout sur un des ponts extérieurs, à l’abri du vent, à lire et regarder le jeu du soleil sur la mer jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière un voile de nuage et l’île de Tubai. Ce soir est mon dernier à bords du Tuha’a Pae IV et j’hésite entre tristesse et soulagement. 

Soulagement de retrouver enfin une chambre et l’intimité qui va avec, et tristesse de quitter ce qui fut ma maison et un peu ma famille pendant 10 jours, Car il faut l’avouer, si les silhouettes et les mines patibulaires des matelots font a priori un peu peur, ce sont de vrais nounours, toujours le sourire et un mot gentil aux lèvres. Hier encore, avec les collégiens et lycéens, quelques passagers et l’équipage, on a eu droit à la messe. Une vraie messe du culte protestant avec les merveilleux chants polynésiens qui vont avec. Tout ce petit monde s’est concentré à l’arrière de la cafétéria, certains (les plus âgés), assis sur des chaises, d’autres (la plupart des élèves) à même le sol. C’est une petite masse humaine qui tapisse le plancher du pont. Michel et moi, les seuls Popa’a à assister au culte, nous restons debout, attentifs et souriants. Je me laisse bercer par la douceur de la langue tahitienne mais quand arrive le sermon, c’est en français qu’il est dit. C’est là que je réalise que c’est la première fois que j’assiste à une messe protestante… et s’il y a une chose en commun avec la version catholique, c’est que le sermon est tout aussi fastidieux à écouter. J’ai soudain des années de présence à l’église qui me reviennent en mémoire. Une sensation de déjà-vu qui va me saisir pendant plusieurs secondes. Je jette un oeil aux ados, eux aussi ont l’air d’attendre que ça passe avant de se réveiller pour chanter, c’est là que passe toute leur foi. Dieu sait à quel point je suis agnostique maintenant mais l’image de ce bateau plein de ferveur naviguant sur l’immense Pacifique, à des miles nautiques de tout, m’a profondément émue.

Le lendemain, avec tous les élèves excités de retrouver leurs copains et leur école, le réveil a été encore plus matinal que d’habitude. Difficile de leur en vouloir. Hier soir, une poignée des garçons m’ont supplié de leur montrer des photos de mes voyages… et de la Belgique.  Les questions fusaient de partout si bien que je pense avoir attrapé un torticolis : « C’est bien la Belgique ? Et comment tu vis là-bas ? Montre-nous plus de photos ? Waaaahh, t’as vu des lions en Afrique… » Et plus je fais défiler les photos, plus ils en veulent. J’essaie bien aussi de les interroger sur leur vie partagée entre Rapa Iti et l’internat à Tubuai mais je suis tellement assaillie de questions que je n’ai pas le temps de les formuler. La tempête de mots s’arrête seulement quand leur éducateur les appelle pour aller se coucher.

En me levant, je jette un oeil sur mon voisin de couchette, un grand garçon qui a passé toute la traversée prostré sur sa couchette, saisi par le mal de mer. Il a passé quasi 48 heures sans manger, malgré les pilules contre le mal des transports que je lui avais proposé. Je le vois soulagé et souriant d’être enfin à terre. Et j’imagine qu’il doit déjà se dire qu’il va devoir à nouveau subir ce calvaire d’ici quelques semaines. Mes petits curieux, eux, étaient trop au taquet pour dire au revoir. Je les ai regardé embarquer dans un Truck, la camionnette qui sert de ramassage scolaire en Polynésie avec attendrissement et soulagement. Complètement KO, après une promenade matinale pour me rendre à la banque de Tubuai, je suis revenue sur le bateau, décidée à siester ferme. Je n’étais pas la seule. Et ainsi à filé la journée jusqu’à cet ultime coucher de soleil.

Pour la dernière fois je passe ma soirée sur la table de la cafétéria, devant la fenêtre, à étaler quelques mots et à regarder quelques séries, histoire de tomber de sommeil pour aller me coucher, vers 21h. Tout est tranquille comme au début du voyage. En fait, c’est encore plus désert qu’au départ de Tahiti. De nombreux passagers, dont Michel le prof, ont quitté le bateau. Ils reviendront vers Tahiti en avion. Nous devons être une dizaine de passagers à tout casser et tout ce petit monde s’est déjà retiré pour la nuit. Je suis donc seule dans un calme impérial. Ça serait presque bizarre et triste après toute la vie qu’il y a eu sur le bateau si les espaces communs du navire n’était pas trop petits pour autant de passagers. Ces deux jours ont mis ma capacité d’endurance à dure épreuve pour la solitaire que je suis. Mais ce soir, la cuisine a fermé, seuls restent quelques marins à l’arrière qui relèvent les deux lignes du bateau, histoire de voir si quelques poissons se sont laissés prendre. C’est un peu comme si c’était mon salon et que j’avais le bateau pour moi toute seule. Graduellement, le ciel s’obscurcit. Si un croissant de lune s’est levé à l’ouest, inutile de chercher les étoiles. Sur un bateau, tout est éclairé et même en montant au point le plus haut, on en voit à peine. Les premières nuits, je me levais pour prendre l’air, essayer de retrouver le sommeil et admirer la voir lactée. Sans trop de succès. Comme Rapa Iti semble loin, alors que j’y étais il y a moins de 48 heures. Si je n’avais pas les photos que je me suis passées et repassées dans le courant e la journée, je jurerai avoir rêvé cette escale.

Alors, quand les paupières se font lourdes, je descends dans le dortoir où tout est presque silencieux. Je file prendre ma douche, me glisse dans mon duvet, dévore quelques pages, recouvre mes yeux de mon masque, enfonce mes boule Quies dans mes oreilles et me laisse bercer sur ma couchette par l’océan pour la dernière fois. Même si le fantôme de son roulis va sûrement me hanter un bout de temps.

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