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September 2012

Le MS Athena, la croisière qui ne prit jamais la mer (2e partie)

Je me lève, me lave et m’habille en triple vitesse. Pas le temps de prendre mon petit-déjeuner et je file au local blog peaufiner mon article. Après un ou deux articles mal ficelés aux petites-heures, on apprend vite à faire une révision à tête reposée le lendemain! Dans mon petit bocal, je suis devenue une espèce d’attraction. les passagers me photographient, viennent frapper à la porte pour s’enquérir quand l’article paraîtra, si les photos que j’ai prises seront aussi imprimées parce qu’ils attendent, et leurs proches aussi… C’est une expérience assez nouvelle pour moi… Être si proche de ceux qui seront mes lecteurs et qui sont déjà enthousiastes avant même qu’ils n’aient vu si je savais écrire est plutôt euphorisant. Entre correction et papote, je termine finalement et pars à la recherche de Dana. Il reste un dernier passage écrit la veille à traduite et une ultime révision à effectuer. Personne à la réception. Je monte faire un tour vers le pont. Toujours personne.

En redescendant, les hauts-parleurs annoncent une réunion pour le personnel au Captain Club, le Cigar lounge du navire. Je vois arriver mes collègues, visages tendus et graves. La réunion étant confidentielle, je ne m’y incruste donc pas mais tout cela ne me dit rien qui vaille. Qu’est-ce qui peut bien se passer? A l’extérieur, le vent a pourtant baissé. Serait-il encore puissant au large? Ou alors il y a un problèmes technique et le départ est retardé? Pendant que je formule des hypothèses, le haut-parleur se remet en marche: tous les passagers sont conviés au lounge dans la demi-heure! A l’heure dite, tout le monde est rassemblé. Sam et Jean-Claude sont installés derrière deux tables, le reste de l’équipe arrive, aucun sourire. Sam annonce qu’il a une nouvelle de la plus grande importance à nous communiquer. Comme nous l’avons constaté, nous sommes toujours là et la raison est que les créanciers de la compagnie qui détient le navire l’ont fait saisir. Le bateau ne peut donc quitter le port de Marseille. La croisière est annulée et nous devons débarquer cet après-midi.

Après les murmures de choc et de surprise dans l’assistance, je m’attends à une explosion de colère, sans doute pas de tous, mais de certains. Mais non! C’est le calme. J’entends même quelques rires entre quelques rouspétances bien compréhensibles. Sam et Jean-Claude  enchaînent, en français et en néerlandais, expliquent ce qui va se passer: nous sommes priés de boucler nos valises, un repas nous sera servi puis la procédure de débarquement démarrera plus tard dans l’après-midi et l’agence travaille pour trouver la meilleure manière de rapatrier les passagers. Une autre réunion suivra dans l’après-midi. Après une séance de question/réponse, tous les passagers se dispersent vers les cabines. Voilà. Je suis stupéfaite. J’hésite entre la déception et l’amusement face à cette situation inédite… et puis je pense à l’équipage et là, je ne ris plus du tout! Indonésiens, Philippins, Ukrainiens, Roumains, Portugais… Les voilà coincés à bords! N’ayant pas eu le temps d’être informés par leurs supérieurs hiérarchiques, la plupart apprennent la nouvelle des passagers. Certains restent stoïques, d’autres pensent qu’on blague et en voyant notre air sérieux, sont catastrophés. D’autres enfin, laissent couler leurs larmes. Derrière leur travail, il y a une famille à nourrir, des prêts à rembourser… Comme un automate, je retourne dans ma chambre, boucle mes valises en un temps record et quand je ressors pour aller manger un morceau, tout l’équipage est au courant et pourtant, tout continue comme si rien ne s’était passé. Un large buffet est servi, les bars fonctionnent, la pianiste a pris son poste à l’heure de l’apéritif… Sauf qu’au lieu de donner nos petites cartes en plastique pour régler nos consommations de boissons, on paie en liquide. L’agence a généreusement couvert toutes ns consommations depuis la veille… Étant donné que nous sommes débarqués, autant aborder la situation avec style! Je commande des cocktails, rajoute un bon pourboire au barman et espère secrètement qu’il gardera le tout pour lui! Je retrouve mes célibataires de la table 66. Déçus bien sûr, mais plein de compréhension. Je ne sais pas si c’est le calme avec lequel cette situation de crise est gérée ou si cette situation imprévue a fini par les amuser mais les passagers restent on ne peut plus calmes et philosophes. On discute des réactions de la famille et des amis à la nouvelle et on me demande si j’ai finalement publié mon article. Malheureusement non, le brouillon restera à jamais dans l’arrière-cuisine du blog de la croisière et ma carrière de blogueuse/moussaillonne aura été de courte durée!

Vers 14 heures, nous sommes à nouveau convié au lounge. L’agence a affrété un avion charter pour ramener les passagers qui le désirent ce soir à Bruxelles, ou des bus nous attendront. Il suffira juste de s’inscrire sur la liste des passagers. Pendant que Marc s’occupe de ceux qui préfèrent une solution alternative, le reste de l’équipe inscrit les passagers sur le vol. En une petite heure, l’affaire est réglée et il ne reste plus qu’à attendre l’heure du débarquement. Autant profiter du soleil de Marseille! Je retrouve Tilde, Delphine et Dana qui discutent avec un “shore-ex” venu en observation. Lui aussi est étonné de la zenitude des passagers! Je me souviens d’une mini-mutinerie lorsque lors d’une croisière précédente sur un méga-paquebot, l’escale de l’île de Roatan avait due être annulée pour cause de grève générale et interdiction du gouvernement hondurien d’y accoster.  Tilde, Delphine et moi nous regardons en souriant: “That’s the Belgians”! répond-on en cœur! “Well, you have something precious, there!” Lui aussi ne semble pas être plus perturbé que çà.  Après quelques mots d’encouragement, ils nous laisse. Je demande si je peux aider mais comme je ne fais pas vraiment partie du personnel, à nouveau, je ne peux pas faire grand chose…

On nous sert encore à manger, toujours comme si de rien n’était et enfin, le débarquement commence. Une boîte est posée en bout de file pour faire une donation au personnel. Je fais un grand signe à la réceptionniste. Elle sourit mais ses yeux sont infiniment tristes, salue les marins qui veillent à notre sortie d’un sourire et des seules paroles qui me viennent à l’esprit: “Thank you for everything and good luck”. En descendant l’escalier de fer, je repense à une des dernières visions que j’aurai de l’Athena: celle de son grand restaurant où tout était prêt pour un prochain repas. Comme une sensation de Titanic…

Sur le quai, je prends en photo l’Athena une ultime fois et me demande si nous étions les tous derniers passagers de la sa carrière!  J’imagine encore l’équipage seul, livré à lui-même, ne pouvant quitter le port. Une bonne partie terminait son contrat à l’issue de cette croisière et ont leur billet de retour chez eux, mais pas tous. Comme nous, ils voudraient rentrer chez eux mais nous sommes impuissants. Pour l’Athena et le Princess Danaé, un deuxième navire du même armateur immobilisé le lendemain, la justice va suivre son cours.

Entre temps, sur le parking, la solidarité se met en route et je peux enfin me rendre utile! On aide les passagers qui semblent avoir le plus de difficultés avec les valises, les chauffeurs des bus les chargent et en voiture Simone! Dans les rayons du soleil couchant, nous passons devant La Castellane, la cité où Zinedine Zidane a grandi. Elle apparait aux pieds d’une colline,  vague de gris beige coupée du reste de la ville. Pas le temps de cogiter sur un certain urbanisme créateur d’aliénation! Nous voilà arrivés à l’aéroport. La journée a été longue pour beaucoup d’entre eux et on essaie de veiller à ce que tout se passe bien: aider à porter les bagages, les mettre sur les chariots, prêter un bras secourable aux plus fatigués et diriger les plus désorientés dans la bonne direction: guichet d’enregistrement, sécurité, porte d’embarquement…

Et l’attente recommence! L’avion arrivera de Madère avec un peu de retard. En attendant, on tue le temps: on trainasse aux shops du terminal, la buvette du petit aéroport est littérallement vidée de toute bière en un clin d’œil, on papote… L’équipe se relaxe enfin. L’heure avance, l’aéroport se vide, les magasins ferment. Il n’y a plus que nous et cette ambiance mélancolique des aéroports la nuit qui se languissent de voir de nouveaux passagers le lendemain.

L’avion est enfin là et nous embarquons. Mon premier charter! Une compagnie italienne dont je n’ai jamais entendu parler mais qu’importe, on rentre à la maison! Ambiance vol-de-nuit dans l’oiseau de far, tout est calme et le temps de terminer mon livre, nous arrivons à Zaventem, tout en bout de terminal. A la sortie, c’est tout le personnel de l’agence de Bruxelles qui est là pour nous accueillir et nous diriger vers le parking des bus!  Je n’en attendais pas tant mais cela doit sans doute rassurer les autres passagers!

Une rangée de bus stationne dans la nuit, Liège, Charleroi, Anvers, Gand… Le temps de se répartir les destinations et l’équipe s’embrasser, avec la satisfaction d’avoir géré une crise le mieux possible.

Je me retrouve avec Tilde, comme au premier soir. Avec nos bagages, pas possible de rentrer à pied et nous hélons un taxi! Elle laisse enfin éclater sa fatigue! Ce n’est pas encore le bout de la route pour Tilde, elle doit encore récupérer sa voiture et avaler quelques dizaines de kilomètres qui la séparent de chez elle! Je lui laisse ma carte, on se dit au revoir, le taxi la dépose puis reprend la route vers mon domicile.

“- Alors? Vous venez d’où comme çà si tard?” me demande finalement le taximan, qui s’était délicatement tenu à l’écart de la conversation jusque là.

  “- Eh bien c’est toute une histoire, et vous allez rire quand je vais vous raconter…”

En savoir plus sur sur le sujet chez TourMag et lors du journal de 1″ heures de France 2 du mardi 18.

Merc à All-Ways de m’avoir permis de vivre cette expérience. Cela ne s’est pas passé comme nous aurions voulu, mais à charge de revanche!

Au fil de la Thaïlande : un train de nuit pour Surat Thani
Le MS Athena, la croisière qui ne prit jamais la mer (1e partie)




  1. laurent @ Expatriation en Thailande
    le 27.06.2017

    Aaaaaaaaaaah et bien oui j’ai éclaté de rire! Un peu triste quand même pour les membres d’équipages…
    Quitte à faire un bout de croisière, vous auriez pu prendre le temps de traverser le vieux port de Marseille avec le Ferry Boat…! 😉

  2. Melissa
    le 27.06.2017

    Pas eu le temps, Laurent! On était sous bonne garde de peur que l’on se s’égare! ;D ;D ;D Marseille, ce sera pour une prochaine fois!