Je pars. Je pars pour Rapa Iti. Je pars après 9 ans d’attente, de tergiversation, de malchance et d’actes manqués. Je pars et je m’imaginais tellement la pure joie et l’excitation que j’allais ressentir ce jour là. Avec sans doute une boule d’angoisse qui reste toujours là, malgré les années de voyage, quand on va vers l’inconnu.

Partir, la mort dans l’âme

Oui, je pars. Mais pas comme je me l’imaginais. Pour toi qui me suit sur réseaux sociaux, Lectrice, Lecteur, tu sais que j’ai perdu un de mes deux chats. Caïpirinha était mon compagnon de dix ans. Quand j’ai emménagé dans mon appartement à Bruxelles, le lendemain, je suis revenue avec une petite boule de poil qu’une dame d’Anderlecht ne voulait plus. Il était à peine sevré. C’était le premier être vivant dont je prenais l’entière responsabilité. Ce que tu ne sais pas Lectrice, Lecteur, c’est comment il a accompagné nombre de ces articles, à s’asseoir à côté de l’ordinateur et à me regarder taper, ou allongé de tout son long derrière l’écran avec juste la tête qui dépasse comme un manager qui me tiendrait à l’oeil. Il y a une bonne partie de lui ici. Alors, la joie a complètement disparu. Elle est remplacée par le contentement de tenir cette promesse que je vous ai faite il y a neuf ans mais elle se calque sur un grand fond de tristesse.

Je voulais partir pour m’accomplir, finalement je pars pour guérir.

Je pars alors que l’hiver s’installe sur Bruxelles, qu’il fait noir à 18h, que les décorations du Marché de Noël commencent déjà à être installées et que les feuilles commencent subitement à tomber après un si long été. Je vais le prolonger encore un peu, juste le temps de revenir pour les fêtes et ses milles lumières.

Dans le OUIbus qui roule jusque Paris sous un ciel de plomb, j’essaie de m’imaginer telle une comète qui laisse à chaque kilomètre, des particules derrière elle.J’imagine que des petits morceaux de peine se détachent de moi et se désagrègent. tandis que le ciel d’ouest s’ouvre et laisse voir quelques rayons jaunes et une trouée de ciel bleu, une fragile lumière dans un océan de nuages tourmentés.

Embarquer sur le Tuhaa Pae IV

Les nuages tourmentés, je les retrouve dans le ciel de Tahiti. L’été, ce qui signifie la saison des pluies, fut long à venir mais le voici. Et la météo de Polynésie d’être chamboulée entre petite averse et soleil cuisant. Je transpire de tous mes pores. J’adore les tropiques mais cette impression permanente d’être une salaison qui dégorge en plein soleil me plaît moyen. Ce sera différent sur le bateau… Car finalement, m’y voilà : le Tuhaa Pae IV. Quand je monte à son bord, j’ai encore du mal à le croire. C’est comme si j’atteignais l’inaccessible. Je savais qu’il existait, ce bateau (quoique, les informations précises à son sujet sont bien minces) mais les péripéties de la vie qui m’ont empêché de le toucher du doigt auraient presque fini par me convaincre qu’il était une légende. Mais non, ce 4 novembre 2018, avec Evaina, la fille de Mélina qui est devenue une amie depuis notre rencontre lors de mon tour du monde, je monte la planche de fer qui me donne accès à ce rêve vieux de neuf ans. Elle a tenu à m’amener jusqu’au port et à s’assurer que je serai bien. 

Ma première réaction ? C’est de me demander dans quoi je me suis embarquée. Le confort ? Sommaire. Un matelas dans un dortoir couchette. A l’aller, nous ne serons pas nombreux mais au retour, les écoliers rentrent de vacances et là, ça va faire mal. J’essaie de ne pas y penser. La salle à manger ? Spartiate mais ouverte sur l’océan. La cuisine du bateau ? On verra demain de quoi le cuistot est capable mais je sais que le petit-déjeuner sera au plus tard à 6 heures. Parce que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, comme les marins du bord.

Je pensais ne jamais devoir utiliser l’expression « sortir de sa zone de confort ». Et j’aimerai te dire, Lectrice, Lecteur, que c’est parce que je me sens à l’aise partout (non, je déteste cette expression en fait) mais là, force est de constater que c’est ce qui se rapporte le mieux à ce que je ressens. Mais par contre, il y a les Polynésiens. A la gentillesse sans limite, au sourire franc et au tutoiement facile. En voyant la petite popa’a arriver sur le bateau et qui, drôle d’idée, a préféré dormir en couchette qu’en cabine (et je t’avoue que c’était surtout une question de prix), l’équipage m’a tout de suite adoptée. Reste à trouver mes marques sur ce tout petit espace de vie.

Le temps que le soleil se couche, nous laissons derrière nous Tahiti et Moorea et quittons les eaux calmes entre leurs deux lagons. La houle se fait plus forte et bientôt, il n’y aura plus qu’un océan d’un noir d’encre pour nous tous engloutir jusque demain.