Pour la dernière fois, je m’assied sur la petite table en bois construite pour les pensionnaires d’Odile. C’est l’ultime soirée à Raivavae et je pourrais chanter le blues. Pour la dernière fois, je prends ce moment rien que pour moi. Cette heure magique en attendant le crépuscule à coucher mes aventures sur cet écran, les sensations toutes fraîches, les yeux encore emplis de soleil. Pour la dernière fois, je vais scruter le lagon, le regarder changer de couleur avant qu’il ne plonge presque dans le noir. Je vais le regarder se parer de rose, d’orange, de lilas tout comme le ciel de l’ouest. La même activité, mais avec chaque jour une issue différente avec plus ou moins de nuages, plus ou moins d’intensité et plus ou moins de vent. Ce moment pour moi est une des choses qui va énormément me manquer.

Dire adieu aux belles choses

La beauté de Raivavae aussi va me manquer. Son air pur et cristallin qui fait ressortir tous les petits détails de son anatomie : tout son relief tourmenté et puissant, toutes les nuances possibles de son lagon, le bleu presque cobalt du ciel quand il ne pleut pas, les explosions de rouge, de rose et de jaune des hibiscus, le rose et le rouge des flamboyants, le blanc du tiaré et du frangipanier mais aussi, les cinquante nuances de vert de ses montagnes et de ses cultures. Du vert tendre de l’herbe au beau vert luisant du taro en passant par l’émeraude des bananiers et le vert sapin des aitos… Ils sont trop nombreux pour être nommés et rivalisent en nombre les bleus.

Mes escapades à vélo, mon engin de liberté à moi, resteront gravées dans mon souvenir. La veille encore, j’avais fais le tour complet de l’île, m’arrêtant où bon (et beau) me semblait. J’étais allée saluer le Tiki Souriant, dissimulé dans un jardin sur la route entre Rairua et Mahanatoa. Un drôle de tiki car ces sculptures sont presque toujours solennelles. Ici, il a un sourire jusqu’aux oreilles et est coiffé d’un grand coquillage. Un témoignage rare de l’art polynésien d’antan.

Comment les femmes de Raivavae ont pris le pouvoir

Je m’étais arrêté une dernière fois à la plage du rocher de l’homme, pour me laisser couler dans l’eau turquoise, j’avais pédalé à travers les rangées de cocotiers et de bananier en faisant la conversation avec un jeune homme curieux de voir une popa’a se balader toute seule. Je m’étais attardée pour prendre des photos de la pimpante église d’Anatonu. Et avant de rentrer, j’étais retournée nager vers le Rocher de la Femme.

Pour aller plus loin
Dans les temps anciens, hommes et femmes de Raivavae se disputaient le statut de qui était les plus fort.e.s. Afin de résoudre cette bisbille une fois pour toute, il fut décider d’organiser une compétition. A la tombée de la nuit, un homme, et une femme, champion.ne de leur sexe, feraient descendre un rocher du haut de la montagne et le déposer le plus loin possible dans le lagon. Qui le ferait avant le chant du coq gagnerait. L’homme était physiquement plus fort et commença l’épreuve en trombe. Arrivé en bas avec son rocher, ne voyant pas la femme, il décidât de piquer un petit somme. Ce que la femme manquait en force physique, elle compensait avec la ruse. Une fois arrivée sur la plage, elle poussa son rocher dans le lagon. Il faisait encore nuit et allât à la recherche de l’homme qu’elle trouvât endormi. Ni une, ni deux, elle imitât le chant du coq de tout ses poumons. L’homme n’eut pas le temps de pousser son rocher plus loin que la plage alors que les coqs se mirent eux aussi à chanter, signe que la compétition était terminée. Ce rocher tout noir est celui qui orne la plage du même nom et où j’ai tant aimé me baigner L’autre est un motu à quelques minutes de nage du bord. Depuis, ce sont toujours les femmes de Raivavae qui ont le dessus sur les hommes, comme me l’avait confirmé Rémi le jour où j’ai débarqué sur l’île.

Atteindre le Rocher de la Femme n’est pas facile. On ne peut y aller pieds nus, de peut de marcher sur des « merdes de mer » et du corail. L’eau est peu profonde et on ne peut pas nager avant que soudainement, le sol ne cède sous vos pieds avant de vous rejoindre à nouveau quand vous vous rapprocher du motu. C’est un des meilleurs endroits pour faire du snorkeling, il y a quelques belles patates de corail et les poissons y sont nombreux. La récompense de cette petite nage ? Avoir votre propre île pour vous tout.e seul.e ! Il y a du sable, des palmiers, on peut en faire le tour en quelques minutes (je n’ai pas eu le courage;) ) ? A vous la vie de Robinson !

Raivavae, la beauté des gens

A côté de toutes ces beautés, la simplicité et la chaleur des gens de Raivavae n’est pas en reste. Pas une seule personne qui ne vous fait pas signe ou on ne vous dit pas un « Io Ora Na » avec un grand sourire. Le tutoiement et la curiosité facile, on entame vite la conversation ici et il est certain que dès le premier jour, la moitié des 950 habitants savait qu’il y avait une petite Popa’a venant de Belgique qui logeait chez Odile. Une vie simple, faite souvent du travail de la terre, de la pêche, surveillée par la religion (vous ne trouverez pas un bar ou une roulotte ici) où le temps s’écoule à un rythme inconnu de l’Occidental.

Les petites attentions d’Odile vont me manquer aussi. Un jour, c’est un plat de crêpes, l’autre jour un gâteau au coco, cet après-midi, une brassée de litchis de son jardin… Ils/Elles sont comme çà, les Polynésien.ne.s, généreux.ses comme leur nature.

Et aujourd’hui, sous un coucher de soleil qui a décidé de déverser de l’or sur la mer, j’enregistre les dernières de ces sensations, les derniers cris d’oiseaux, le bruit de l’océan, loin là-bas derrière le récif, semblable au grognement d’une bête qui essaierait en vain de pénétrer dans ce sanctuaire. Plus près de moi, l’air vrombit de bruits d’insectes, incessant lui aussi mais plus vivant. Je caresse affectueusement Baloo, le chien de la pension qui chaque soir vient s’allonger auprès de moi pour monter la garde. Et enfin, le clapotis des vagues est doux, régulier, à peine perturbé par une poussée de vent ou un banc de poisson qui met la bouche à l’air. J’enregistre tout, pour ne rien oublier et en terminant ces lignes, Lectrice, Lecteur, crois bien qu’une larme (voir même deux) roule sur une joue qui a trop vu le soleil.

 

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