Il est 7h15 à Raivavae et je m’extirpe doucement de mon sommeil. Cette heure-ci, c’est un vrai luxe après 10 jours passés à se réveiller à 4h30 du matin sur le Tuha’a Pae IV. Dans le fare principal, Odile a déjà servi mon petit-déjeuner et j’en profite encore pour lui poser quelques questions sur des activités que je puisse faire facilement sur l’île. J’ai quand même 7 jours devant moimoi j’ai envie de me la couler douce, de me mettre au rythme polynésien. Elle me conseille la plage du Rocher de l’Homme (il y a aussi le Rocher de la Femme mais ce sera pour plus tard) qui est accessible en vélo. Cinq kilomètres, ça devrait le faire facile ! Quelques instants plus tard, mon vélo m’attend devant la terrasse. 

A bicyclette dans les Îles Australes

Sauf que la pauvre route circulaire est en bien mauvais état sur pas mal de tronçons. Bétonnée et endommagée sur la majeure partie, elle est un peu asphaltée sur la partie ouest mais étrangement, ce morceau s’arrête juste avant la gendarmerie de l’île, à l’entrée de Rairua, le village qui sert de centre administratif de l’île. Pendant une grosse heure, je vais pédaler entre lagon et montagnes. Rien que la balade vaut le coup d’oeil. On roule quasi tout le long de la côte, jusqu’à une petite péninsule où la route monte vers le village de Mahanatoa. Ici, le paysage se fait plus vert, plus touffu, plus rural et on file à travers les plantations de bananiers et de taro. Les habitants de Raivavae ont d’ailleurs une façon particulière de conserver leurs bananes : ils accrochent les régimes sur un bâton planté dans le lagon, hors d’atteinte des rats ou des souris et les aspergent d’eau de mer pour éviter que les oiseaux ne les mangent.

Seule sur la Plage du Rocher de l’Homme

Heureusement pour moi qui ne sait pas tout à fait où je suis, le Rocher l’Homme est immanquable : c’est un énorme caillou qui se tient là, pas loin de la route. Je dépose mon vélo et découvre une petite plage de sable blond entourée d’aitos, d’hibiscus et de cocotiers. Un petit bijou de plage et mieux encore : je suis SEULE ! Personne, pas une âme. J’ai presque du mal à y croire. Il n’en faut pas plus pour que je me sente comme une reine ! L’eau est turquoise, plutôt calme, fraîche au premier abord mais dès que l’on est dedans, on est bien et même très bien. Quelques taches bleu foncé sur l’eau annoncent les restes de récifs… et probablement la présence de quelques poissons. Après un petit bain pour prendre la température, je file vite m’équiper et nage allègrement. Je ne tarde pas à découvrir mes premiers poissons. Si près du bord, ils ne sont pas très nombreux mais plutôt divers : poissons-anges jaune et noir qu’on jurerait avoir eu comme jouets en plastique lors de nos bains d’enfance, poissons sergent, poissons perroquets, etc. Il y a de quoi s’amuser un peu sans trop s’éloigner. Quand j’en ai eu assez, je rentre me sécher et avec délice, ouvre un paquet de chips que je grignote en lisant. Une de mes voluptés suprêmes : je dévore au propre et au figuré.

Quand je suis rassasiée, je pose ma tête sur le sable et me laisse bercer un moment par le clapotis des vagues, juste le temps de déconnecter quelques instants un cerveau qui ne reste jamais au repos. Il ne faut d’ailleurs pas longtemps avant que je ne m’agite de nouveau : j’ai encore envie d’aller voir les poissons. Bam, me revoilà à l’eau avec mon équipement. Une fois sortie du monde de Némo, j’aperçois quelques silhouettes sur la plage. Ma bienheureuse solitude a donc pris fin. Un couple de touristes et un troisième Européen viennent de s’installer.

Après avoir salué la compagnie, j’engage la conversation avec l’homme venu seul. Lui, il habite ici. Il a suivi sa femme en poste comme infirmière à Raivavae. C’est donc un homme foyer à qui j’ai affaire. Nous sommes mercredi et ses enfants passent l’après-midi chez les voisins, alors il est venu se détendre un peu à la plage. Et il y a trouvé le bonheur : une vie simple, des gens qui se parlent, la nature, le sentiment de liberté… Mais est-ce que les distractions de la ville ne lui manquent pas ? « Les musées ? J’y allais jamais de toute façon et on ne fait plus que de la daube au cinéma. Même me rendre à Papeete, c’est devenu difficile ». Je ne compte plus, Lectrice, Lecteur, la fois où j’ai entendu cette phrase dans les autres îles que Tahiti. J’ai donc devant moi un homme heureux mais pendant que nous parlions, le ciel s’est assombri brusquement. Ma petite expérience des îles sait bien que ce n’est absolument pas bon signe. Même les montagnes qui encadrent la plage commencent à perdre leur tête sous les nuages. Comme j’ai pas mal de route à vélo à faire et qu’il est déjà 14 heures, j’enfourche ma bécane et file sur la route en pensant à cette liberté dont on vient de me parler.

 

Raivavae, l’île de la pluie

Je ne croyais pas si bien dire quand j’ai craint l’orage en voyant le ciel de Raivavae. Le lendemain, à mon réveil, tout est gris. De ce gris qui n’annonce rien de bon pour la météo. Pas une trouée, c’est une masse uniforme de nuages qui engloutit les sommets des montagnes de l’île. A 9 heures, il commence à pleuvoir et la pluie ne s’arrêtera pas jusqu’à 17h30. Le genre de pluie qui ferait passer nos draches pour du pipi de chat. Ce sont des trombes d’eau qui se déversent de manière continue, comme si le ciel était une cascade. Je ne suis pas surprise. Si Raivavae est belle comme un rêve, il y pleut aussi souvent. Voire très souvent. Il faut être préparé.e à cette éventualité.

Et que fait-on quand il pleut au paradis ? On tue le temps… Pas d’internet (la connexion est si lente qu’elle ne sert qu’à faire le nécessaire), pas de télé dans les chambres alors on lit, beaucoup (je dois être à mon dixième livre depuis mon départ), on sieste entre deux chapitres avant d’être réveillée par le vent qui souffle en bourrasque et l’eau qui se met à tomber en rideau épais. Midi, je me visionne un film téléchargé préalablement (merci, toi grand service de streaming payant qui a rempli à moitié la mémoire de mon téléphone) pendant que je m’envoie un paquet de chips (encore et toujours) puis enchaîne un chapitre d’un autre livre (j’aime lire deux livres en parallèle quand je voyage) avant de siester et de faire des aller-retour à ma fenêtre pour voir si enfin, la pluie ne s’est pas arrêtée.

En vain jusqu’à tard dans l’après-midi. Bien trop tard pour faire quoique soit. Ce n’est qu’à 18h30, au moment où Odile allume la lampe du porche et m’appelle pour manger que le soleil sort glorieusement, cramoisi, faisant saigner le ciel de l’ouest, comme pour se faire pardonner de se montrer seulement à l’heure du coucher. Demain est autre jour.

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