Toute la nuit, nous avons continué notre chemin à travers les Îles Australes et enfin, tôt le matin, nous voilà arrivés à Rurutu, un nom qui roule doucement dans la gorge. Quand je sors du dortoir après ma courte toilette, le Tuha’a Pae IV est déjà ancré à quelques encablures du port ; trop gros pour arriver à quai. Comme hier, marchandises et passagers seront acheminés en barge.

Ragots et citrons à Rurutu

Rurutu est plus grande, plus escarpée et plus sauvage que Rimatara. On ne peut pas manquer ses grandes falaises de corail et ses rangées de aitos, les arbres de fer, qui protège l’intérieur du vent qui souffle sur l’île. Ce sont eux qui dominent le paysage plutôt que les palmiers. Rurutu est aussi une île sans lagon. L’eau agresse les côtes presque directement. Pour le cliché de l’île des Mers du sud, ce n’est pas tout à fait ça mais Rurutu peut songer à un bel avenir dans l’éco-tourisme : son intérieur verdoyant (où poussent agrumes, ananas, cocotiers, bananiers, choux, avocats, papayers et bien entendu, le taro), ses grottes de calcaires uniques en Polynésie ET surtout, la présence des baleines à bosse durant l’hiver austral en font une destination phare de l’archipel des Australes.

C’est entre les mains de Gwen, la femme d’un des matelots du bord, que nous sommes confiées, Florence, Gigi et moi. « J’ai un prénom breton mais rien à voir. » fait-elle en riant. Je vais me rendre compte que c’est un sacré personnage. En fait de visite de Rurutu, je vais avoir un vrai morceau de tranche de vie polynésienne. Mes trois compagnes se connaissent et elles ont bien des nouvelles à échanger mais d’abords, Gwen nous montre sa maison. Une jolie villa de plein pied, fleurie de lys, d’amaryllis et d’orchidées, avec un terrain remplis de citronniers, de cocotier et de même un papayer qui va jusqu’à la mer. Il y a du boulot à faire concède t-elle, mais quel bonheur d’être ici. Rien ne manque. Y compris la chair de crabe qu’elle peut aller dénicher sur la plage.« Je suis aussi complètement entourée de Mormons » dit-elle avec un sourire en coin. C’est que l’Église des Saints des Derniers Jours, c’est une affaire qui roule en Polynésie, particulièrement dans les Australes et il n’est pas rares de croiser de jeunes missionnaires en costume et cravate, vision insolite sous le soleil des Tropiques ! Une autre particularité de Rurutu, c’est le nombre de formations calcaires qui se dressent un peu partout comme des petits murs impromptus. Gwen en d’ailleurs un dans son jardin et ils sont en général le clou du jardin ! On l’arrange, on le fleurit, on essaie d’y faire pousser des petites plantes grimpantes. C’est que le mana (la force spirituelle) doit y résider. 

Mais pour le moment, Gwen a d’autres préoccupation : nous sommes promptement mises à contribution pour la cueillette des citrons. Gigi et Florence voulaient en faire le plein, elles sont servies ! Nous irons récolter chez Gwen mais également chez le voisin d’en face.

De l’art du bavardage

Pour nous récompenser de l’effort, Gwen nous invite alors à une citronnade maison, agrémentée de morceau de la meilleure mangue de ma vie. Pendant que nous grignotons, les nouvelles s’échangent en un mélange de polynésien et de français. J’essaie de suivre… mais une chose m’étonnera toujours chez les Polynésiens, c’est le nombre de personnes qu’ils connaissent. Prenons mes deux acolytes : elles habitent à Papeete mais sont originaires de Tubuai et savent très bien de qui parle Gwen qui habite Rurutu. En quelques instants, j’ai l’impression de connaître la moitié de Rurutu et tout ce qui s’y passe ! On rit des bonheurs des uns et compatit du malheur des autres, on partage ses opinions, mais aussi ses jugements. C’est ainsi que les nouvelles se diffusent, à l’ancienne. Comme j’ai pu le voir avec ma Nonna quand elle retourne dans son village d’Italie. Les mécanismes sont les mêmes. Les femmes se réunissent autour d’une activité (l’écossage de haricots, le crochet…) et on se raconte les nouvelles du village et de ceux d’à côté. Chaque village étant comme petite île. C’est ainsi que les liens se tressent à travers l’océan, c’est comme un grand mycélium qui unit toute la Polynésie, un territoire grand comme l’Europe. 

Rurutu et ses grottes

Mais il est l’heure d’un peu visiter. Comme je le disais, Rurutu est connue pour ses grottes. C’est sans doute dans ces grottes que les premiers arrivants polynésiens s’installèrent menant une vie troglodyte. Gwen nous emmène voir la plus connue : la Grotte Ana A’eo, aussi connue sous le nom de Grotte Mitterrand. En 1990, Dieu était venu à Rurutu. Un événement dont on parle encore. Il fut promptement emmené dans cette jolie grotte où on lui présentât chants et danses traditionnels. La visite avait duré une heure et demie, les préparations, des mois, ce fut la grande déception à Rurutu mais l’importance de ce moment sur l’île est resté incarné dans cette jolie grotte et ses stalactites. Le chemin pour y arriver est facile et accessible (d’autres grottes nécessitent plus de capacités sportives) depuis le bords de la route circulaire près du village de Vitaria. Une des premières choses que l’on remarque, ce sont les trous dans le plafond de la grotte par lesquels filtrent les rayons du soleil. On dit que les dieux y descendaient du ciel mais qu’ils servaient aussi à faire échapper la fumée du four tahitien où on y cuisaient animaux… ou hommes. Car Rurutu a un passé anthropophage et les contes ou roi et aitos (guerriers) ont fini par faire cuire leurs adversaires vaincus ne sont pas rares. D’ailleurs, chaque grotte abrite des histoires, des mystères et c’est là que se cache le mana de Rurutu.

Nous allons nous arrêter à Moerai, la « capitale » de l’île et de toutes les « capitales » visitées, c’est elle qui a le plus l’air d’une petite ville plutôt que d’une suite de maison disséminées le long de la route. Et c’est là que l’on trouve l’unique restaurant de du lieu : Le Tiare Hinano, un restaurant chinois mais qui offre aussi un bon choix de plats polynésiens (comme le poisson cru). Il faut savoir que la communauté chinoise est implantée depuis des décennies sur l^^ile, comme partout en Polynésie et manger chinois fait autant partie de la culture polynésienne contemporaine que manger du taro.

Après déjeuner, nous visiterons une autre grotte : Taneuapoto. Celle-ci est tout à côté de la route circulaire de l’île sur la péninsule de Arei. Vue du bateau, cette péninsule est criblée de trous. Ca fait penser au crâne d’une gigantesque bête aux yeux multiples. Une fois à l’intérieur, les formations de stalactites et stalagmite donnent l’impression de regarder à travers les bareaux d’une prison.  Et pour vous convaincre d’aller la voir, sachez que la vue depuis le sentier est vraiment très belle et vaut à elle seule le visite.

Ce sera la dernière chose que je verrais de Rurutu, il est déjà l’heure de remonter à bords du Tuha’a Pae. C’est un peu sur ma faim que j’embarque. Je ne verrais pas les jolies criques de l’île, n’irait pas m’étendre à Popa’a Beach, ni trouvé le sentier perdu qui mène à la mâchoire du monstre et pendant longtemps, avant que le bateau ne se mette en route et longtemps après notre départ, j’ai scruté l’océan pour essayer d’apercevoir une baleine (on en avait vu une la veille) mais pas l’ombre d’un cétacé dans cet immense bleu.  Faudra t-il que je revienne ? On dirait bien.

Pour aller plus loin

Comment aller à Rurutu ?

Deux solutions :

L’avion : prendre un vol de Air Tahiti depuis Tahiti (4 par semaine) ou Tubuai (2 par semaine).

Le bateau : pour les plus aventuriers, le Tuha’a Pae IV venant de Tahiti s’y arrête en début de rotation (3 nuits de navigation, mais l’itinéraire peut changer). Vous pouvez soit y faire escale pour repartir en fin d’après-midi, soit y rester mais dans ce cas là, vous devrez au choix reprendre l’avion vers Tahiti ou Tubuai ou attendre deux semaines pour reprendre le bateau vers Tubuai car le Tuha’a Pae ne s’arrête rarement là sur le chemin du retour vers Tahiti.

En pratique :

Rurutu reste bien à l’écart des circuits touristiques de Polynésie française, on ne s’y marche pas sur les pieds même si elle devient plus populaire avec la saison des baleines à bosse qui dure de juillet à fin octobre (même si les baleines semblent arriver de plus en plus tard, selon Gwen, renseignez-vous au Raie Manta Club  avant pour être certain.e.s qu’elles soient là, si c’est le but de votre visite).

Il y a un bureau de location de voiture mais l’île se parcourt facilement en vélo, sauf si vous pensez emprunter la route traversière.

Il existe une agence bancaire Socredo à Moerai et un distributeur de billets au bureau de poste. Prévoyez quand même du liquide.

Pas vraiment d’hôtel mais 5 pensions de famille. Plus d’info ici: https://tahititourisme.be/fr-be/iles-de-tahiti/ou-rester/