Teufelsmoor, la lande du diable et Worpswede, la commune d’artistes

Le fil rouge de ce séjour à Bremerhaven et Brême, c’est le tourisme durable alors quittons ces milieux urbains pour nous prendre un grand bol de nature et de culture à Worpswede, en Basse-Saxe. Ce gros village est bien plus qu’une simple municipalité : c’est une commune d’artistes entourée par de splendides espaces naturels fait de lande, de rivières et de bois de pins.

Tout commence tôt un samedi matin, nos vélos nous attendent dans le « parking à bicyclettes » de notre hôtel. Le temps de les avoir ajustés à nos tailles respectives et nous voilà en route pour la gare et notre train direction, Worpswede. Si tu as un vélo que tu comptes, Lectrice, Lecteur, l’embarquer dans un train à Brême, soit sûr.e d’arriver bien à l’avance car la file pour les ascenseurs est longue, surtout le week-end. Le train sur lequel nous allons embarquer est un peu spécial : le Moorexpress. Ce train, dont la ligne date de 1909, était le seul lien (avec les rivières) entre le Teufelsmoor et le reste du monde. Après plusieurs années d’arrêt, elle fait un retour en force en tant que train touristique. À la belle saison, il circule les week-ends et jours fériés, entre Brême et la ville de Stade avec un arrêt, entre autres, à Worpswede. Deux trains vintages circulent sur la ligne et coup de bol, l’aller se fera avec le train rouge qui est un peu le symbole du Moorexpress. Il n’y a que 3 wagons, dont un est uniquement réservé aux vélos. Les places ne sont donc pas nombreuses. Si vous aimez les trains, vous allez adorer car il n’y a pas de séparation entre la cabine du conducteur et les passagers. Vous pourrez donc observer toutes les manœuvres ! Ce côté rétro fait évidemment tout le charme de l’expérience et heureusement, on a le temps d’en profiter. Ce train n’a d’express que le nom. Worpswede n’est qu’à 30 kilomètres mais le train prend quasi une heure pour arriver à sa charmante gare. Une guide nous y attend et elle est impatiente que nous montions sur nos vélos pour partir à la découverte du coin.  

Land of Green, petit Eden nature

Première impression de ce périple sur deux roues : c’est vraiment le paradis du vélo ici ! Les routes sont plates, peu fréquentées… un véritable plaisir de pédaler dans cet environnement rural. On croise de grandes prairies, des petits bosquets… Enfin, après une grosse demi-heure de coups de pédales, nous voici arrivés à notre première étape : The Land of Green.

The Land of Green, c’est un camping bien de son temps. Comme dans tous les campings, il y a des endroits pour planter sa tente où garer son camping-car et sa caravane mais en plus, il offre toute une panoplie de logements insolites : tente-safari, tiny houses, maisons dans les arbres et tentes suspendues le tout, niché dans une forêt de pins et de fougères et bordé par un canal. D’ailleurs, c’est un kayak qui est posé à l’entrée du camping. Le lieu est véritablement idyllique. Nous visitions d’abord le village de tiny houses. Il y en a 12, toutes fabriquées si pas localement par une entreprise brêmoise, par d’autre fabricants allemands, un autrichien et un polonais). En plus de servir de logement, le village est un peu un « showroom » pour ces fabricants et qui fait aussi la promotion de ces maisonnettes et du mode de vie qui va avec.

Les suivantes, sont les tentes dans les arbres. Il s’agit donc de tentes qui sont montées sur des filins suspendus entre des branches d’arbres. C’est donc un peu pour les audacieux mais il parait que ce couché bien aéré et tout en souplesse plaise beaucoup, y compris aux enfants !

Les maisons dans les arbres sont-elles au cœur du bois de pin. A ce moment-là, le soleil sortait des nuages et l’odeur de sapin remplissait l’air… Une odeur que j’adore ! En plus, c’est le plus joli coin du camping ! Quand je dis maisons, je ne rigole pas, ce sont de vraies espèces de mini tiny houses qui, plutôt que perchées sur des branches d’arbres, sont montées sur pilotis. En effet, les sapins n’ont pas de branches assez solides, ni assez larges, pour qu’on puisse y construire dessus. Nous ne verrons la tente safari que de loin mais si l’expérience « glamping » vous tente, ça vaut la peine ! Cette vaste tente cache en fait un vrai lit deux personnes tout confort et la tante et la terrasse s’ouvre sur le canal. Une vue de rêve ! Pour couronner le tout, il y a même un spa avec bain norvégiens et roulotte-sauna. Le paradis, je vous dis ! Je n’ai que 2 regrets : qu’on soit déjà obligés de partir et qu’on n’y ait pas dormi.

Land of Green

Waakhauser Str. 20

27726 Worpswede

En bateau, à travers le Teufelsmoor

En quelques coups de pédale, nous voilà rendus à notre deuxième destination, sur une petite marina à côté d’une mini-plage de sable. C’est ici que nous allons embarquer pour un petit tour en barge à tourbe ! Pourquoi à tourbe ? Car la seule chose de valeur qu’on pouvait extraire de cette terre ingrate (d’où le nom de Teufeulsmoor, la « Lande du Diable ») c’était la tourne qui, avant le charbon, servait de combustible. Et comme la tourbe n’a pas de super rendement calorique, il en fallait beaucoup, surtout pour alimenter les cheminées de la ville de Brême. Le seul moyen de communication dans ces terres de rivières et de marécages, c’était la barge, un bateau à fond plutôt plat, long, avec une voile brune reconnaissable entre toutes. Le trajet jusque Brême durait 3 jours et les bateliers dormaient à bord. Entre le milieu du XVIIIème siècle jusqu’au début du XXème, moment où elles deviennent obsolètes et le charbon, plus répandu, les barges ont navigué ces voies d’eau.

Pour les touristes, explorer cette zone humide dans une réplique de ces barges est possible en été. Notre capitaine nous attend, en costume traditionnel de batelier. Plus besoin de ramer quand on navigue contre le vent, nous avons un moteur mais heureusement, un moteur électrique. Evidemment beaucoup moins polluant mais aussi, beaucoup plus silencieux. C’est bien simple, on n’entend qu’un léger « bzzzz » semblable à un gros bourdonnement d’insecte. C’est génial ! Naviguer sur une rivière, c’est déjà reposant mais dans le presque silence, avec les seuls commentaires de notre batelier, c’est encore mieux ! Etonnamment, dans cet endroit tranquille et préservé, nous ne verrons pas beaucoup d’oiseaux. Pourtant, le lieu semble idéal pour qu’ils y nichent. Peut-être n’est-ce pas le meilleur endroit pour eux. Pourtant, on ne se bouscule pas sur la rivière ! Nous ne croiserons que quelques autre barges et d’occasionnels canoé, qui glissent encore plus doucement et silencieusement sur l’eau. Depuis la rivière, le monde est gris argenté, bleu et vert. Il est plutôt plat aussi, juste marqué par les sommets des arbres. Souvent, le reste nous est caché par des roseaux. De temps en temps, nous croisons des cabanes, de petites (voire des grandes) maisons de vacances, souvent sans électricité, et je me mets à rêver de déconnexion totale.  

Au moment de faire demi-tour, nous naviguons sous le vent, c’est le moment de lever la voile ! D’abord, il faut lever le mat pliable qui est posé au milieu de la barge (système plutôt ingénieux) et là, toute voile dehors (y’en a qu’une), nous revenons vers notre point de départ, poussés par Eole.  

Kulturland Teufelsmoor

Embarquement : Hammeweg 12

27726 Worpswede

Là où vivent les artistes

Après cette pause bucolique, on reprend les bécanes pour retrouver la « civilisation » : le village de Worpswede. Et Worpswede, ce n’est pas un village comme les autres, non, non : il s’agit d’une colonie d’artistes : qu’on soit peintre, sculptrice, architecte ou ébéniste, toutes les formes d’expression trouvent leur place ici. Si le village existe depuis le XIIIème siècle, c’est en 1889 que Worpswede devient populaire. L’artiste Fritz Mackensen, qui était venu en vacances au village, décide de s’y établir mais pas seul : il ramène avec lui deux collègues et amis : Hans am Ende et Otto Modersohn (qui allait devenir le mari d’une autre peintre, Paula Becker).

Séduits par ces grands paysages ouverts où le ciel a la prépondérance sur la terre et par la lumière particulière du Teufelsmoor, les artistes s’y plaisent. Le courant dominant à cette époque est l’Art Nouveau où la nature est un motif prépondérant, pas étonnant que dans cet environnement encore relativement vierge, ils se soient sentis inspirés. Bientôt, ils sont rejoints par d’autres et pas seulement artistes mais aussi des écrivains ou des poètes, comme Thomas Mann et Rainer Maria Rilke. Aujourd’hui, ce sont plus de 130 artistes et tous genres qui habitent le village. On ne compte donc pas les galeries, les studios et les œuvres d’art publiques, ni les musées d’ailleurs. Ce petit village en compte 4 : le Große Kunstschau,  la Galerie d’Art de Worpswede, la « Maison dans la gorge » et le Barkenhoff. Nous aurons le temps de visiter le dernier.

Sur la place principale du village, on va retrouver une vieille connaissance rencontrée à Brême : Bernhard Hoetger, le concepteur de la Böttcherstraße. Plutôt que tout une rue, c’est une maison qu’il a construit ici, le Kaffee Worpswede qui servait à la base de lieu de rencontre pour les artistes mais aussi, de lieu d’exposition pour attirer les visiteurs et les collectionneurs. Surnommé le « Café fou » pour son architecture toute particulière (toit qui plonge profondément, briques non alignées…), on dirait une maison de conte de fée, mais moderne. Les racines de ce bâtiment étant clairement dans l’architecture traditionnelle du nord de l’Allemagne mais passé au moulin de l’Expressionisme, le style que Hoetger affectionnait. La Loge, juste à côté, et le Große Kunstschau y sont reliés et sont du même architecte.

Une petite balade dans les bois environnants va aussi révéler une des curiosités de Worpswede : la cloche à fromage ! Et quand on voit cette petite maison ronde, on comprend pourquoi ! En fait il s’agit de la demeure du tout premier guide du village, Edwin Koenemann, qui l’a faite construire en 1927.

Barkenhoff, la maison rêvée d’Heinrich Vogeler

Un autre bâtiment célèbre lié à un des plus importants artistes du village, c’est Barkenhoff, le mini-manoir de Heinrich Vogeler. Vogeler n’est pas très connu hors de l’Allemagne mais son histoire est fascinante ! Je vais en parler tout à l’heure, Lectrice, Lecteur, mais laisse-moi te parler un peu de cette maison. Elle est toute blanche, avec un toit de tuile et une terrasse surplombe un joli jardin. Quand Vogeler, un des premiers artistes à s’établir à Worpswede, y arrive, il acquiert en 1894 une ancienne ferme.  Vogeler est non seulement peintre mais il est aussi architecte, dessine des meubles, des tapis, des rideaux, des bijoux… Et c’est lui qui fera les plans de la maison et en dessinera l’aménagement. En 1896, la maison est prête et est baptisée « Barkenhoff », la « cour des bouleaux ». Bouleaux que Vogeler avait fait planter. C’est ici qu’il trouvera l’inspiration pour ses toiles les plus connues car c’est une de ses premières périodes, celle de l’Art Nouveau, qui est souvent mise en avant dans la carrière de cet artiste polyvalent. Pourtant, au fur et à mesure des années, son style changera, suivant les mouvements artistiques de l’époque.

Une de ses peintures Art Nouveau la plus connue est « Le Printemps » où on voit une diaphane femme aux cheveux châtain, habillée d’une longue robe, de profil, qui marche dans un bosquet de bouleaux dont les feuilles ne sont pas encore écloses. Elle regarde un rouge-gorge perché sur une des branches. Cette femme, c’est Martha, la fille de l’instituteur de Worpswede et elle deviendra sa femme en 1901.

La maison des Vogeler devient très vite un des centres d’activités artistique du village, le couple recevant beaucoup. Acquis à la cause du socialisme, Heinrich s’engage malgré tout dans la Première Guerre Mondiale et en reviendra changé, non seulement psychologiquement (il devient radicalement pacifiste), mais artistiquement aussi. Ses peintures prennent un tour plus sombre. Adieu les courbes et les doux paysages de la lande de Worpswede, il passe à l’expressionisme. Des peintures pleines d’angles, avec presque une structure cristalline, prennent la place. Et à partir de là, la vie, personnelle et artistique, de Vogeler va suivre ses convictions. Tout vous raconter serait trop long mais il visite plusieurs fois l’URSS, avant de s’y installer définitivement. Auparavant, il avait divorcé de Martha et épousé sa maîtresse, Sonja Marchlewska, dont le père était un collaborateur de Lénine et de Rosa Luxemburg. Son art se conformait alors au réalisme soviétique. Bien qu’ayant écrit des discours, peint et dessiné des œuvres contre le régime nazi, Vogeler est déporté, avec d’autres Allemands de Russie, au Kazakhstan lorsque l’Allemagne envahit l’Union soviétique. Mis aux travaux forcés, il mourra en 42, d’épuisement et sans doute malade d’un cancer de la vessie. Sa sépulture n’a jamais été identifiée.

La maison est donc exclusivement dédiée à l’artiste. On y retrouve des peintures, des meubles qu’il a dessinés, même des bijoux. On se plaît à imaginer cette demeure remplie d’artistes et de conversation, de la vie qu’il devait y avoir. Certains jouaient de la musique. Sans doute que Rainer Maria Rilke, un visiteur fréquent, y déclamait ses poèmes. « Le concert », une toile de Vogeler, qui n’est malheureusement pas exposée ici, évoque ces moments passés à la Barkenhoff. Malheureusement, les photos sont interdites à l’intérieur du musée.

Barkenhoff

Ostendorfer Str. 10

27726 Worpswede

Et c’est toujours Vogeler qui nous accompagnera au moment de quitter Worpswede. La jolie petite gare rose bonbon, c’est lui qui l’a conçue ! Vu que nous étions bien à l’avance, nous aurions pu déguster une petite bière, vu que la gare est transformée en bar restaurant mais voilà, elle était réquisitionnée pour un mariage. Le Moorexpress ne tarde pas à arriver. C’est un train un peu plus neuf que celui de ce matin, mais toujours vintage… Malheureusement, pas de mariés qui en descendent (ç’aurait été classe). Nos vélos embarqués, nous faisons nos adieux à ce petit havre de paix et bien callée dans mon siège à regarder la lumière argentée de fin d’après-midi, je comprends mieux toutes ces générations d’artistes qui en sont tombés amoureux.

Où manger à Worpswede ?

Hamme Hütte Neu-Helgoland

A côté de l’embarcadère pour les excursions en barge à tourbe, cette « hutte » est plutôt une charmante chaumière aux airs un peu rustiques et où l’on sert de la bonne cuisine régionale et sans façon. J’aurai pu opter pour du poisson et surtout des maatjes (jeunes harengs) qui sont aussi populaires ici qu’aux Pays-Bas et en Belgique, mais voilà, j’ai vu des schnitzels (de porc) au menu et j’ai craqué et il était très bon ! Mon seul regret ? Que nous n’ayons pas eu le temps de tester les desserts qui font la réputation de l’établissement. Dommage…

Hamme Hütte Neu-Helgoland

Hammeweg 29

27726 Worpswede

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