La réflexion fut longue et intense…Faire ou ne pas faire un townships tour ? Ce sont-elles que l’on voit en premier lorsque l’avion descend sur le Cap. Une énorme étendue couverte de maison faites de bois et de tôles, quelques immeubles en béton nu… Voilà. Les townships, ces cités, quelque fois informelles, en dehors de la ville où le régime de l’apartheid « parquait » sa main d’œuvre. Blancs, noirs, métis et indiens devaient vivre séparés mais les blancs avaient besoin de bras. C’est ainsi que des cités de non-blancs « autorisés » à vivre en zone blanche mais tenus à distance des lieux de vie des privilégiés se développèrent. Une marque d’infamie pour un système honni. Ce sont dans les townships où les conditions de vie étaient intolérables, que les premières révoltes contre l’apartheid fusèrent.

Au Cap, la majorité des habitants habitent les townships! Depuis la chute de l’apartheid, il y a eu des améliorations, mais l’ampleur de la tâche est tellement énorme, que les progrès semblent bien lents à ceux qui y habitent. Alors comment ignorer cet aspect essentiel de la ville? Le mieux est bien entendu de se faire guider par un habitant mais n’étant là que pour une durée limitée, je n’ai pas d’autre choix que de passer par une compagnie qui organise des visites groupées. Mais n’est-ce pas une forme de voyeurisme de la peine des autres? Pour vous donner une idée de mon débat intérieur, cette conversation sur le Forum de CouchSurfing est assez éclairante… C’est donc au dernier moment que je me suis décidée. Mes motivations étaient claires. Du Cap, je n’avais vu que le côté familier, rassurant, et même glamour. Il fallait que je vois par moi-même. Non pas par curiosité malsaine mais parce que j’estimais qu’il s’agissait d’une expérience essentielle à faire et que quitter le Cap sans avoir au moins entre-aperçu la vie de la majorité de sa population me semblait malhonnête.

La jeune femme qui tenait mon bed and breakfast me conseillât une compagnie qui, par ses bénéfices, finance des projets dans les townships et je m’inscris pour la visite du matin.

Township: Langa

Langa, la plus ancienne des townhips

Pour arriver à Langa, la plus vieille, et la plus petite, des townships, il faut bien 45 minutes en voitures. Song, notre chauffeur, y habite. Il nous donne quelques renseignements puis nous dépose au coin d‘une rue.Un jeune guide nous attend. Charles est étudiant en tourisme et ce job lui permet de payer ses études. Son but après ses études: développer le potentiel touristique de Langa. La première chose qui frappe l’esprit, c’est l’absence de place. Il y a des rues, des carrefours mais pas de place. Les townships n’ont pas été pensées comme des lieux de vie, seulement comme des cités dortoirs… Des espaces communs n’ont donc jamais été développés!
Charles nous ballade dans la partie « en dur » de Langa. Celle où furent construits les « hostels », les résidences pour des travailleurs noirs qui habitaient dans les « homelands » mais bénéficiaient d’un laisser-passer pour travailler en zone blanche. Interdiction pour eux d’y faire venir leurs familles! Ces groupes d’hommes seuls, venant d’ailleurs et vivant dans la promiscuité, étaient souvent regardés d’un mauvais œil par les habitants permanents des townships. A présent, ces bâtiments en béton sont en cours de rénovation pour en faire des appartements ou des résidences communes. Charles nous emmène visiter l’intérieur. C’est sombre l’intérieur, les fenêtres sont petites et même si les installations communes sont sommaires, on découvre que les chambres individuelles sont pleines à craquer… vêtement, ordinateur, télé, bouquins, réchaud… le tout dans un espace réduit. Impressionnant! Je ne suis néanmoins pas super à l’aise. Nous sommes dans la maison de quelqu’un et nous voilà en train de visiter leur intérieur comme un musée. Les familles, elles, nous reçoivent avec le sourire… Charles nous rassure: « Vous êtes nos invités. » mais cela reste quand même assez troublant. Nous passons ensuite à une école maternelle. Sous le regard un peu sévère des institutrices, des bambins nous reçoivent en chanson et en danse. Sourire. Ces enfants-là ont de la chance. Leurs parents ont pu les mettre à l’école. Pour une grande partie, c’est dans la rue que se fera la classe.

Township: LangaTownship: LangaTownship: Langa
Charles nous emmène en suite en ballade. « Voilà le Beverly Hills de Langa, nous annonce-t-il, ceux qui ont réussi et qui ont tenu à rester ont emménagé dans le quartier. » Mais pas de luxe ostentatoire! Il s’agit plutôt de petites villas en briques assez modestes… et comme partout ailleurs en Afrique du Sud, les maisons sont entourées de grillages et de système de sécurité. L’obsession de la sécurité est omniprésente, même (et peut-être surtout?) ici. D’ailleurs, la township entière est encerclée de barbelés! Nous sortons du quartier et on apprécie mieux le lieu géographique où se trouve Langa: une plaine sèche et battue par les vents… Une longue allée non goudronnée mène vers une autre partie de Langa: le quartier Joe Slovo où habitent les plus pauvres. Charles nous informe que les habitants de Langa dédaignent ceux de Joe Slovo… Ne voulant pas les accepter dans leur église, ceux de Joe Slovo en on construit une en tôle. Il est donc dit qu’il est dans la nature humaine de discriminer moins bien loti que soi.

Township: Khayelitsha

Khayelitsha, lueur d’espoir

Nous remontons en voiture et partout pour Khayelitsha, la plus grande des townships. C’est en arrivant là que l’on réalise que Langa ne s’en tire pas trop mal. On y voit même des « match box  houses » toutes neuves équipées de panneau solaires. Apparemment, le gouvernement sud-africains et la ville du Cap a voulu s’attaquer à un plus petit problème d’abords. Khayelitsha est plus chaotique, plus bouillonnante. Ici, c’est le règne de la débrouille. Ceux qui n’ont pas d’emploi en inventent. Nous allons d’ailleurs rencontrer une entrepreneuse mais en chemin, on va boire un coup dans un shebeen. Du temps de l’apartheid, les Noirs n’avaient pas le droit de boire de l’alcool. Des « bars »illégaux appelés « shebeens »se sont ouverts dans des baraques d’apparence anodines et l’on y servait de la bière de sorgo faite maison. C’est à notre tour de l’essayer. Nous entrons dans une petite construction dont seule la porte laisse entrer la lumière. Dans le fond, une dame à l’âge indéfinissable est penchée sur une espèce de marmite. La dame remplit une énorme boite de fer d’un liquide mousseux qui se boit à même le récipient. Le goût en est en même temps sucré avec une légère amertume. Pas mauvais… mais pas spécialement bon non plus. Dans le noir, je la vois sourire.
Nous quittons le shebeen pour nous rendre chez Miss Vicky. Miss Vicky est la propriétaire du plus petit Bed&Breakfast d’Afrique du Sud. Comme toutes les maisons des townships, le B&B est fait de bois et de tôles, sauf qu’il a un étage. L’intérieur est étonnement spacieux! Miss Vicky et son mari y accueille les visiteurs et les prennent en charge pendant leurs séjours. Elle nous invite à visiter les chambres. Elles sont impeccables avec leurs literies aux couleurs vives! Son B&B a eu droit à un coup de flash médiatique lorsque de nombreux supporters de foot sans logement lors de la coupe du monde y ont été dirigés. Une fierté pour sa propriétaire et pour Khayelitsha! Mais Miss Vicky sait aussi que sa réussite doit aussi profiter à sa communauté et elle est impliquée dans un projet éducatif.
Sur le chemin du retour vers la camionnette, une femme nous aperçoit et nous invective. Sa voix est pleine de colère et son débit est tellement rapide que je n’y comprends rien. Les visages se font graves. Pas besoin de chercher pour comprendre qu’on puisse être en colère. Charles nous parle alors du stade de foot du Cap qui a coûté si cher pour un pays où le « soccer » n’est pas roi. Maintenant, on ne sait qu’en faire. « Pendant la Coupe du monde, on était tous réunis pour supporter notre équipe mais maintenant que la fête est finie, on s’interroge sur comment l’argent a été dépensé et sur les retombées réelles sur l ‘économie. Ils voient plein de projets en ville mais ici, rien ou presque ne change ». Nous nous serons les mains et Charles nous souhaite un bon retour en nous demandant de nous souvenir de ce que nous avons vu.

Le plus grand défi de l’Afrique du Sud et je ne regrette pas d‘avoir pu en témoigner de l‘ampleur!

Township: KhayelitshaTownship: Khayelitsha