Dans mon dos, le vent souffle sur une route longue et poussiéreuse… Je jette un regard derrière moi. La jeune asiatique qui a emprunté la même route que moi a traîné un peu. Les poings sur les hanches, je l’attends… elle me rejoint sans un mot. On se regarde puis on jette un regard sur un carrefour sans directions à suivre. “Now what???”

Bienvenue à Gori! A une bonne heure de Tbilissi.

Gori doit sa gloire au fait d’être la ville natale de Staline. Comme j’avais décidé de prolonger mon séjour à Tbilissi (et de laisser Kutaisi pour ma prochaine visite), y aller me semblait une excellente idée. Lectrice, lecteur, tu connais ma passion pour les trains. J’avais donc l’idée de me rendre là-bas en train. J’arrive donc à la Gare Centrale de Tbilissi, un bâtiment dans le plus pur style soviétique: grand, beige et rectangulaire. Les guichets eux aussi sont d’époque et c’est là que j’apprends qu’il n’y a quasi pas de trains! Heureusement, dehors, il y a quelques marshrutkas! Je me renseigne auprès des chauffeurs et ceux-ci appellent un de leur collègue. Je comprends que sa destination est Kutaisi mais comme Gori est sur le chemin, il accepte de m’emmener. A l’intérieur, à côté des passagers locaux, une voyageuse asiatique est déjà installée. Elle aussi va à Gori et est déjà plongée dans son guide.

Dix minutes plus tard, le mini-van démarre… Une heure après, nous arrivons à Gori… Au lieu de prendre la sortie pour la ville, le van continue. Le chauffeur nous aurait-il oubliées? Quelque minutes passent, il s’arrête à un embranchement et nous invite à descendre. D’un geste de la main, il nous pointe une route en nous disant: “Gori” et quelques secondes plus tard, la marshrutkas démarre dans un nuage de poussière.

Un panneau indique deux kilomètres jusque la ville… Eh bien on marchera!

Gori

Une route rectiligne, sans fin, à travers un sovietland dévasté sous un ciel menaçant de pleuvoir à tout moment… Cette “longue marchée, c’est une parfaite introduction pour aller à la rencontre du fils le plus célèbre de Gori… Comme pour nous dire: “Voilà, viens et regarde ce que ce système a fait de nous”. Gori est encore une ville industrielle mais au plus fort du communisme, elle devait l’être bien plus encore! Un train chargé de ferraille qui transite entre différentes implantations passe tranquillement…

Gori

Des usines de tailles monumentales se suivent, les unes à la suite des autres, certaines en mauvais état mais fonctionnant,  d’autres complètement délabrées… En partie par l’écroulement du système soviétique, en partie par l’invasion russe lors de la guerre de 2008. Gori est une ville martyre. Bombardée et évacuée pendant le conflit. Entre les usines décrépies, la nature a repris ses droits et des vaches attachées à des longes paissent aux bords de la route. Quelques voitures passent, certaines ralentissent, curieuses de voir deux marcheuses sur le chemin, puis continuent leur chemin. Pour les amateurs d’urbex, c’est une mine d’or! On dirait que l’endroit a été oublié par la marche de l’histoire. Un peu plus loin, ce sont les premières habitations. Les appartements des travailleurs, qui devaient être ce qu’il y avait de mieux à l’époque de leur construction. Même une piscine était construite devant un petit bloc d’appartement. Il ne reste plus que quelques traces de peinture bleue dans un trou de béton et la plupart des immeubles semblent se dissoudre avec le temps. Pourtant, des gens y vivent et Géorgiens obligent, on y a même construit des balcons de fortune ou je n’oserai pas mettre le pied. La mystérieuse jeune fille qui est descendue en même temps que moi est tout aussi fascinée!

Gori

Finalement, après une bonne heure de marche, nous voilà à ce carrefour… et nous échangeons nos premières paroles… C’est ainsi que je fis connaissance avec Yumiko, venue de Tokyo voir le Petit Père des Peuples. On convient que ce chauffeur un peu cavalier nous a en fait donné un chouette cadeau. Ce n’est certainement pas le Gori que viennent voir les touristes! Enfin, nous croisons des gens et tant bien mal, ils nous dirigent vers le centre-ville. Quelle différence avec Mtshketa! Si cette dernière semblait tout droit sortir d’un plan modèle de rénovation, Gori est restée brut de décoffrage! Nous découvrons le marché et la place où se trouvent les marshrutkas, là où on aurait du débarquer. A première vue, Gori n’est pas bien attrayante… Il y a bien une forteresse, juste à l’entrée de la ville, qui vaut le coup d’œil mais la ville a été dévastée en 1920 par, oui, encore, un tremblement de terre. Même si la ville est très ancienne, il n’en reste quasi rien! Pendant que nous faisons connaissance, Yumiko et moi approchons de l’hôtel de ville, rénové il y a deux ans et du Parc Staline, juste devant le musée… Il commence à pleuvoir et nous nous précipitons à l’intérieur. Au guichet, on ne se bouscule pas. Nous aurons l’endroit presque rien que pour nous!

La maison de Staline, “falsification de l’histoire”

Gori, Stalin MuseumA l’entrée, nous sommes prévenues: “This museum is a falsification of history“. Construit du vivant de Staline sur l’initiative de Lavrenti Beria, cette grosse kitscherie gothico-communiste était un monument à la gloire du grand homme (Beria sera bien mal payé et aura ensuite mailles à partir avec Staline auquel il ne survivra que quelques mois,  liquidé pour complot). Il semble que le musée ait peu changé depuis l’époque de la propagande. Une statue trône devant un escalier monumental et la visite commence. Des photos des parents, surtout d’Ekaterina, la mère, à laquelle Staline semblait attaché. Photos d’enfance, d’adolescence, Iossif Vissarionovitch Djougachvili aurait pu devenir prêtre, on y voit son inscription au séminaire… Puis vient l’appel politique et l’engagement. Staline jeune adulte est bien différent de l’image que l’on connait. C’est un beau jeune homme barbu qui aurait les traits d’un héros romantique. Arrêté plusieurs fois, déporté plusieurs fois en Sibérie et s’échappant plusieurs fois, c’est l’image de lui que l’on connait lorsqu’il accède au pouvoir… marqué par cette photo où il pose souriant à côté d’un Lénine qui a l’air d’en avoir plus pour très longtemps. On y voit les hommages des républiques soviétiques au nouveau chef… Puis arrive la 2e guerre mondiale, Staline devient chef militaire et héros. La paix retrouvée, c’est aussi la vie de famille. Des clichés fleurant l’insouciance qui pourraient donner le change si l’on ne connaissait pas l’histoire familiale de Staline.

Gori, Stalin Museum

Après les hommages des républiques, il y a les hommages des nations. Des tas de petits cadeaux ont été conservés: vases de Chine avec portrait, orfèvreries venant d’Italie, petits cadeaux de France, de Bulgarie ou de Pologne.

Enfin, il y a la mort et le masque mortuaire. Et il ne faudra pas attendre longtemps après le décès du tyran pour que l’URSS essaie de l’oublier.

Gori, Stalin Museum

Dernières étapes dehors: le wagon personnel de Staline: blindé, avec sa propre cuisine, son salon, plusieurs chambres et somme toute modeste! Le clou de la visite, c’est la maison natale. Une petite maison de bois autour de laquelle on a construit une espèce de temple pour le préserver… C’est presque une crèche! Une toute petite maison de deux pièces où le Père Djougachvili exerçait son métier de cordonnier dans la cave.

Un musée d’un autre temps, un peu difficile à appréhender car tout est en russe ou en géorgien (avec quelques rares mentions en anglais) et qu’il vaut mieux se dépêcher de voir si l’on souhaite le découvrir dans l’état. Le gouvernement géorgien souhaite le modifier et en faire un musée sur l’occupation soviétique.

Yumiko et moi décidons qu’il est temps de manger et nous nous réfugions dans un bar en sous-sol… sous une lumière bleue blafarde, on nous sert une délicieuse soupe aux champignons et on apprend à se connaître. Elle arrive à la fin de son séjour et était en Azerbaïdjan il y a encore quelques jours. Passionnée par le Moyen-Orient, le pays qu’elle rêve de revoir, c’est le Yémen et elle attend que les choses se calme pour y retourner.

KGB, still watching you

Quand deux voyageuses papotent, le temps passe vite et l’après-midi déjà bien avancé, il est l’heure de rentrer. Dans la marshrutkas qui rentre vers Tbilissi, Yumiko s’endort et moi, je pense au destin de l’ “empereur rouge”. Comme on a encore plein de choses à se raconter, nous décidons de nous donner rendez-vous pour manger et boire un verre de vin… Yumiko n’a pas encore essayé de vin géorgien et je tiens à vérifier si le Kindzmarauli, un rouge semi-doux puissant et aromatique, est aussi bon que le premier que j’ai goûté la veille. Où nous donner rendez-vous? Je réfléchis… Il y a bien un ber qui m”a intrigué lors d’une ballade nocturne et qui est juste à mi-chemin entre nos deux logements… comment s’appelait t’il encore?

Le KGB!

Still watching you… dit le slogan de l’endroit.

En effet, et les fantômes du passé ne sont pas prêts de cesser de hanter la Géorgie d’aujourd’hui!

Set Flickr de la 3e journée à Gori

Gori, Stalin Museum