- Longyearbyen , Svalbard -

April 2016

#MelDoesSvalbard : Une histoire de montagnes fantômes

Hier soir, j’ai appris ce qu’était le mot « blizzard », bien au chaud depuis ma petite chambre de la Gjesthuset 102, puisque me voilà de retour dans le bâtiment principal. Ma chambre donne sur la rue et sur un réverbéré solitaire qui éclaire une neige qui tombe furieusement dans la longue pénombre de la fin d l’hiver. On le voit à peine. Ca tombe tellement que pour la première fois depuis que je suis arrivée, je réalise vraiment où je suis. A 78° Nord en hiver.

J’ai retrouvé Jeanette et Yang à la cuisine de l’auberge. Finalement, peu après mon abandon de la veille, la météo s’est gâtée et impossible d’aller beaucoup plus loin. Ils se sont donc contentés de faire un tour au pied du glacier, avant de redescendre le derrière dans la neige… façon luge !

Mais ce matin, c’est reposée que je leur dis au revoir. Tous les deux rentrent : l’un vers Heidelberg, l’autre vers les Canaries. La neige, elle, continue de tomber.. Ce sont de gros flocons qui volettent doucement, le vent ayant cessé de souffler comme une furie au petit matin. Surprise, lorsque je sors pour attendre le guide de l’excursion du jour, il y a un petit troupeau de rennes qui traverse tranquillement la route. Tout le monde dehors est émerveillé. «  Tu as vu ? Ils ne sont pas plus grands que des moutons ! » me dit Michael en sortant de la voiture. Car c’est à nouveau lui qui vient me chercher pour cette randonnée. « Quand j’ai raconté çà à ma copine suédoise, elle m’a dit ‘Attends, je sais ce que c’est qu’un renne, c’est pas possible !’ » Et pourtant, ces rennes du Svalbard sont plus petits, et encore plus poilus que leurs frères de Laponie. « Tu seras la seule cliente aujourd’hui, alors on va se faire un programme un peu sur-mesure. » Le but restera toujours d’atteindre la Réserve mondiale de semences du Svalbard, avant de parcourir la Blomsterdal. Mais au lieu d’aller jusqu’à un sommet tout proche, nous redescendrons pour un parcours qui n’est pas dans les guides. Mes yeux pétillent. Y’a du bon à être un peu nouille… et seule !

On embarque dans la voiture, et nous voilà partis juste en dehors de Longyearbyen. J’identifie la paire de raquettes que je portais la veille, arrive à me chausser sans trop de problèmes, et nous voilà partis à l’assaut du flanc de colline.

La Réserve mondiale de semences du Svalbard: Assurance-vie mondiale

La Réserve mondiale de semences du Svalbard
La Réserve mondiale de semences du Svalbard (en norvégien Svalbard globale frøhvelv, en anglais Svalbard Global Seed Vault et littéralement Chambre forte mondiale de graines du Svalbard), est une chambre forte souterraine sur l’île norvégienne du Spitzberg destinée à conserver dans un lieu sécurisé des graines de toutes les cultures vivrières de la planète et ainsi de préserver la diversité génétique.

Source: Wikipedia

J’emboîte le pas de Michael pour commencer l’ascension. « Il a beaucoup neigé la nuit dernière et il vaut mieux que je passe devant, au cas où il y aurait des trous. En tout cas, toute cette neige n’est pas normal. Le Svalbard est sensé être un désert glacé mais cette année… Ce n’était ni un désert, ni glacé… Il a fait trop chaud et on a eu trop de neige. » Mais nous montons quand-même, une raquette après l’autre. Je ne sais pas pourquoi, mais la différence avec la veille est évidente. Est-ce le fait de ne pas avoir à suivre un groupe ? Il fait pourtant plus froid, il y a plus de vent ici et la pente n’est pas moins raide que la veille mais j’arrive à grimper sans trop de difficultés. Le paysage est étrange ici… tout n’est que camaïeu de blanc et de gris, avec enfin, la Réserve qui est comme un immense parallélépipède qu’un géant aurait enfoncé de force dans la montagne. Ce n’est que l’entrée, l’essentiel est à l’intérieur de la montagne mais inaccessible au commun des visiteurs. Ca n’a l’air de rien, mais devant moi, j’ai la police d’assurance de toute l’humanité. S’il arrivait une catastrophe : une attaque chimique, un terrible raz-de-marée ou un incendie d’une ampleur inédite : il y a de fortes chances pour qu’un exemplaire de semence perdue  y soit.

« Pour la première fois, on va faire sortir des semences de la réserve. » me signale Michael. La réserve ne n’ouvrant ses coffres qu’en cas de malheur, c’est le conflit syrien qui en sera la cause, afin que des scientifiques syriens relocalisés au Liban et au Maroc puissent continuer leurs recherches sur les semences.

Je pose pour la photo souvenir, on s’arrête pour manger quelques biscuits et un gobelet de « sapf » et c’est reparti… Ce qui est assez cocasse dans cette histoire, c’est que la Réserve a été construite au dessus d’une vallée connue… pour ses fleurs ! Blomsterdalen signifie « Vallée des fleurs » en norvégien. Et en effet, partout où la neige n’est pas trop épaisse, on peut apercevoir des restes de plantes : des graminées et des plantes à fleurs ! Ce doit être de toute beauté en juin, lorsque les fleurs sortent enfin du long hiver.

Choc esthétique

Tout doucement, nous redescendons pour la deuxième partie de la randonnée: Bjørndalen, la vallée des ours. Mais il n’y plus d’ours polaires ici, depuis longtemps. Pour aller les voir, il faudrait se rendre sur la côte est. Un trek de 3 jours en moto-neige. Impossible pour moi sans permis. Et pendant ce temps là, on parle. Des ours justement. Michael s’en inquiète… “Pas beaucoup de glace cette année, la liaison par bateau avec Barentsburg, la ville minière russe, va être rouverte le 21 mars. Presque du jamais vu. Normalement, c’est pris par la glace. Et sans glace suffisante, ça va rendre la chasse aux phoques difficile pour les ours. ” Il faudra que je suive un peu tout çà une fois rentrée.

J’enchaîne sur d’autres sujets. Comment est-il arrivé au Svalbard par exemple? Comme beaucoup d’expats ici, Michael a une histoire un peu mouvementée et surtout un sérieux amour pour la nature et la montagne. C’est qu’il faut être solide pour obtenir sa certification de guide. Ca fait déjà 2-3 ans qu’il est là, à faire des aller-retour avec les Royaume-Uni pour retrouver sa copine et sa fille. Une vie à la fois exaltante mais aussi un peu précaire. Obtenir un logement n’est pas facile à Longyearbyen où tout est cher où il n’y a pas assez de logements pour tous.

« La maison ne te manque pas ?

– Siii… il y a des choses qui me manquent… comme aller au Pub avec mes amis, pouvoir être en t-shirt, aller jouer au foot sur un terrain avec de l’herbe. Et oooh… marcher pieds nus dans l’herbe ».

Je vois une note de volupté passer dans ses yeux. Je comprends qu’il est en train de se représenter la sensation de ses pieds, enfin délivrés, sur l’herbe tendre d’une prairie ou d’un parc anglais.

Mais pour le moment, il n’arrive pas à partir. « Regarde un peu mon bureau »… Derrière moi, c’est un mur de montagnes blanches. A leurs sommets, elles sont couronnées par des motifs « en diamant » d’un noir profond. C’est très graphique et beau.

Sur le côté, tout à coup, une douce lumière. Le soleil essaie de percer mais les nuages sont trop lourds… On distingue seulement une tache lumineuse vaguement orangée, au dessus d’une montagne qui s’avance dans la mer. Une montagne qui semble surgir d’un nuage. Une montagne fantôme ! Sur le sommet, il y a comme une espèce de fumée… c’est de la neige, chassée par le vent, elle vole dans le vide est fait un véritable panache à la montagne. Michael et moi ne disons plus rien. Prononcer un mot nous semblerait le comble de la grossièreté.  J’ai l’impression d’être en face d’une peinture en grandeur nature et j’ai un vrai choc esthétique. Et à nouveau ce drôle de sentiment. Celui d’être quelque part où je suis insignifiante. A la merci des forces de la nature. Où tous mes repères, tout ce que j’ai appris de la vie ne me serviront pas, ou presque pas.

Devant nous, par contre, le paysage est complètement ouvert. C’est la mer du Groenland qui gronde comme un animal mal léché. La houle vient s’effondrer en grand fracas sur une plage de rochers. Les vagues sont d’une taille respectable ! Et dire qu’il parait qu’on fait du surf par ici ! « On ne le voit pas vraiment aujourd’hui mais quand il fait beau, on voit les dégradés de bleus et de verts dans l’eau ». C’est sans compter sur la sensibilité aux couleurs des femmes. Je les vois, moi, les nuances de bleus et de verts. Un peu plombées certes, mais elles sont bien là !

C’est aussi un endroit couru pour y installer sa « cabine »… la résidence secondaire qu’affectionne les nordiques. Et quand je parle de cabine, je parle plus de véritables maisons de vacances. Certaines sont même très grandes, en bords de mer. Je me prends à rêver. A rêver d’être à l’intérieur d’une de ces demeures, assise à une table avec mon ordinateur et une tasse de thé fumant avec une petite lampe de bureau pour éclairer ce que je fais. La cabine ne serait pas trop grande. Trois pièces : une cuisine/séjour, une chambre, une salle de bain, mais avec baignoire. Pendant que je taperai, une petite musique d’ambiance ne suffirait pas à couvrir le bruit hypnotique des vagues qui me parviendraient à travers une immense baie vitrée. Au cœur du mois bleu, la pénombre qui règne sur le Svalbard durant le mois de février, je serai là. En solitaire, face à face avec mon écran, avec toujours la mer dans mon champ de vision, à coucher une histoire. Celle d’un drôle d’endroit où les hommes ne sont que tolérés, où tout le monde se connaît, mais où on peut se retrouver isolé en quelques minutes. Une espèce de roman d’ambiance, un peu poisseux, qui naviguerait entre la claustrophobie d’un milieu où tout le monde est trop proche et l’émerveillement d’un paysage trop grand et où une montagne fantôme serait le personnage principal.

Cette leçon de vie a été apprise grâce avec l’aide de Visit Svalbard et de Svalbard Wildlife Expeditions.





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