Il est temps de sortir un peu de Jelgava, le temps d’une journée pour découvrir une des merveilles du patrimoine letton : le Palais de Rundāle ! Ce bijou baroque-rococo, résidence d’été des Ducs de Courlande et de Sémigallie, fait partie des sites immanquables lorsque l’on visite la Lettonie.
Ma journée commence tôt le matin, direction la gare routière de Jelgava pour attraper un bus qui me mènera à destination. La ligne que je vais emprunter semble une ligne omnibus, on traverse des coins de campagne où on ne croise que des champs, des bois et quelques fermes. La Lettonie rurale se dévoile peu à peu. Après une grosse heure de route, le véhicule me laisse à un arrêt de rase campagne. Au milieu des champs et d’un petit verger de pommier, un imposant château se dresse, dont j’aperçois la façade jaune dorée à travers un mur d’enceinte : bienvenue chez les Ducs de Courlande.
Une visite qui prend de la hauteur
Il faut bien une petite dizaine de minutes pour arriver aux portes même du château, l’entrée et la cour d’honneur sont vastes ! Enfin, m’y voilà et la visite commence presque discrètement. Au rez-de-chaussée, on traverse les espaces dédiés aux expositions temporaires et aux anciennes cuisines. Prenez vraiment le temps de vous y attarder : les dimensions des cheminées donnent déjà la mesure du lieu et rappellent l’ampleur de la vie qui animait autrefois le palais. Puis vient le moment de gravir l’escalier d’honneur. À partir de là, on change clairement de registre : on accède aux espaces d’apparats. Plus tard dans la visite, nous découvrirons les espaces privés des ducs.
Courte histoire du Palais
C’est en 1736 que la construction du Palais démarre. Le nouveau duc de Courlande et Sémigallie, Ernst Johann von Biron, souhaitait élever une résidence d’été dans une propriété qu’il venait d’acquérir. Pour ça, il fait appel à l’architecte italien Francesco Bartolomeo Rastrelli. Installé à Moscou, celui-ci est déjà connu pour avoir conçu le Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg et c’est aussi lui est à la manœuvre pour le palais principal du duc à Jelgava. Comme toutes les créations de Rastrelli, il sera de style baroque-rococo. Quatre ans après les débuts des travaux, von Biron tombe en disgrâce et est obligé de s’exiler. Ce n’est qu’en 1762, avec l’accession de Catherine II la Grande sur le trône de Russie que von Biron, tombé en disgrâce, rentre d’exil. Les travaux reprennent et le duc engage l’artiste et sculpteur Johann Michael Graff pour la décoration, et plus particulièrement les somptueux stucs qui ornent la plupart des pièces. Enfin, en 1768, le palais est terminé. Malheureusement pour le duc, il n’en profitera que 4 ans avant de décéder. Son fils, Peter, en jouira plus longtemps.
Avec l’annexion du Duché de Courlande à la Russie, Rundale est donné à un noble russe proche de la tsarine Catherine, Valerian Zoubov. Décédé sans héritiers, sa veuve, Thekla, se remarie avec le comte Shouvalov, famille qui détiendra le palais jusqu’à la première indépendance de la Lettonie. Fortement endommagé pendant l’époque communiste (le palais est devenu à la fois un entrepôt à céréales et une école), de longues rénovations qui se terminent à peine lui ont rendu tout son lustre.
La chambre d’or, cœur battant du palais
On pénètre d’abord dans l’antichambre de la célèbre chambre d’or. Peu d’éléments y sont d’origine, à l’exception notable du parquet et des portes, mais elle prépare parfaitement à ce qui suit. Juste à gauche de la porte pour accéder à la pièce suivante, prenez le temps de saluer Ernst-Johann von Biron, celui qui a fait construire le palais. La chambre d’or est, sans conteste, l’une des salles les mieux conservées du château. Elle est immense et comme le soleil a décidé de sortir des nuages, je me retrouve toute éblouie par le reflet de ses rayons sur les dorures qui garnissent les décors en plâtre qui sont encore d’origine. Le parquet date des années 1860, et même le plafond, repeint au XIXᵉ siècle, a relativement bien traversé le temps. Les rénovations ont permis d’en retrouver les teintes et la texture initiales. On ne sait trop où poser le regard tant la décoration est foisonnante et on comprend pourquoi cette pièce était faîte pour impressionner : c’était ici que le duc avait son trône, l’unique meuble de la chambre d’or ! Je prends tout de même le temps de tourner sur moi-même pour détailler la fresque centrale peinte au plafond : l’apothéose du duc Ernst-Johann, rien que ça. Ce n’est que la deuxième salle, et j’ai déjà le tournis !
Juste à côté se cache le cabinet de porcelaine, pensé comme un contrepoint délicat à l’opulence de la chambre d’or. Dans un écrin bleu poudré, sont exposées les précieuses porcelaines orientales que collectionnaient les ducs. Une marotte que j’allais retrouver plus tard.
La grande galerie et les salons de réception
Depuis la chambre d’or, une porte fait face à l’entrée : elle mène à la grande galerie, longue de près de 30 mètres. Sa restauration, notamment celle du plafond, aura duré pas moins de quatorze ans. On a découvert qu’au fil du temps, les murs avaient été recouverts de plusieurs couches de peinture, vert grisâtre au début du XIXᵉ siècle, puis rouge brun à la fin du siècle pour accueillir la collection de tableaux du comte Chouvalov. Certaines de ces couches ont été volontairement laissées visibles, comme autant de strates de l’histoire du lieu. Sur toute la longueur du plafond, une fresque représente la Nuit se faisant dévoiler par des angelots, tandis qu’Apolon, dieu du soleil, attend le chariot d’Eos qui personnifie l’aube. Rare exemple d’art italien monumental en Lettonie, la grande galerie impressionne autant par ses proportions que par son élégance. Outre sa fonction de lieu de passage, elle servait également de lieu de banquet.
La salle blanche, joyau du château
La salle blanche mérite à elle seule une longue pause. D’abord conçue pour être une chapelle, elle sera finalement destinée… aux bals, elle porte ce nom depuis le XVIIIᵉ siècle. Ici, tout a été pensé pour créer une atmosphère lumineuse et légère. Après l’exubérance de la chambre d’or, cette salle passerait pour minimaliste, si on ne faisait pas attention aux dizaines d’ornements qui la décorent, un véritable chef-d’œuvre de Johann Michael Graff, le décorateur principal du palais. Dans toute cette blancheur, on peut facilement imaginer que les robes des dames et costumes des messieurs devaient apparaître encore plus chatoyants !
Des décors peints de blanc couvrent murs et plafonds : à première vue symétriques, ils se révèlent tous différents. Scènes de vie villageoise, métiers d’autrefois, allégories des saisons et des éléments… le regard ne sait où se poser, comme pour la Chambre d’or. Au centre du plafond trône le célèbre nid de cigognes, composé de vraies branches légèrement recouvertes de plâtre. Le parquet, quant à lui, a dû être remplacé à la fin du XIXᵉ siècle, trop usé par les pas des danseurs. Lors de mon passage, les rénovations étaient quasi finies, vous devriez trouver la salle blanche pimpante comme aux premiers jours !
Le cabinet ovale et la petite galerie
À l’ouest de la salle blanche se niche l’une des pièces les plus insolites du château, là où normalement, devait se trouver un escalier pour la chapelle qui ne fut jamais construite : le cabinet ovale de porcelaines. Il déploie un spectaculaire décor de 45 consoles faites à la main. Alignées puis entrelacées dans un jeu de courbes presque organiques, elles évoquent une cascade figée, soutenant des porcelaines chinoises et japonaises. On dirait littéralement une « fontaine de porcelaine », c’est charmant !
Juste à côté, la petite galerie contraste par sa sobriété. C’est la seule salle de cette aile à ne jamais avoir été décorée. Les escaliers en bois et le sol en simples planches de conifères offrent un aperçu du château tel qu’il était dans les années 1730, lors de sa première phase de construction. Un aspect sans trop de fioritures, qui n’est pas très étonnant puisque la galerie était plutôt réservée au personnel de service qui l’utilisait pour passer des plats. Regardez bien, vous verrez les escaliers qui mènent à la cuisine !
Dernière pièce « publique », le salon bleu retient particulièrement l’attention avec ses murs tendus de soie bleue et ses nombreuses natures mortes peintes par des artistes flamands et hollandais, que Peter, le successeur de Ernst-Johann, appréciait particulièrement et collectionnait avidement.
Appartements ducaux et vie privée
De là, on accède aux anciens appartements du duc, organisés en deux longues enfilades parallèles. Côté jardin, on traverse bibliothèque, chambre à coucher et salle de billard ; côté nord se succèdent chambres privées, cabinets, garde-robe et salles de bains. Chaque pièce surprend par sa palette de couleurs, toujours différente de la précédente.
La bibliothèque dévoile encore une devise latine au plafond, Laborem in victoria nemo sentit (Personne ne ressent l’effort dans la victoire) tandis que la chambre rose séduit par sa délicatesse, ses décors floraux et ses touches d’argent, inspirés des goûts architecturaux prussiens (un autre fait d’arme de J.M. Graff). Plus loin, le salon hollandais, le vaste bureau du duc et la chambre ou il s’habillait (oui, oui, toute une pièce juste pour se faire beau) se traversent avec des étoiles dans les yeux ! Juste avant la partie la plus privée des appartements ducaux, la chambre des portraits raconte, à travers peintures et tapisseries, les liens politiques et familiaux du duché de Courlande avec les grandes puissances européennes (la Prusse, l’Autriche, la Russie, la Pologne…).
Au centre de cette enfilade se trouve la chambre à coucher du duc, véritable pièce maîtresse. Le parquet baroque, posé en 1739, est considéré comme l’un des plus remarquables de Lettonie. La cheminée en porcelaine bleue, unique à n’avoir jamais été modifiée, attire immédiatement le regard. Tout ici est symbolique, jusqu’au choix très mesuré des tableaux. Mais c’est surtout le lit, mis en scène dans une niche comme s’il était lui-même une scène théâtre, qui retient toute l’attention.
Salles de réception et fin de visite
La salle d’audience, aux murs tendus de soie rouge, respire la solennité mais en même temps, la profusion de peintures à thèmes mythologiques et de paysages italiens lui donne un petit air chaleureux. C’est ici que le duc Peter von Biron (le même qui a fondé l’Academia Petrina à Jelgava) aimait à recevoir ses plus proches. Son portrait en costume fait face à celui de sa femme, Dorothea, la tête couronnée de fleurs. Elle sera, un temps, amante de Talleyrand. Comble de l’ironie, l’une des filles de Peter et Dorothea finira par épouser… un neveu de Talleyrand !
Le même thème continue au salon italien, avec de la soie bleue en guise de décoration, plutôt que rouge. Il témoigne de l’amour du duc Peter pour l’Italie où il ne passa pas moins d’un an, en famille, entre Rome, Florence ou Venise. De là, on passe à la salle à manger personnelle du duc, qui mêle textures sobres et plafonds richement décorés de stucs colorés. La table est dressée comme s’y on attendait les Courlande et leurs invités à tout moment.
La visite s’achève par la salle de billard, témoignage de l’importance des jeux dans la bonne société de l’époque, et par le cabinet d’étude du duc et une étrange enfilade de pièces dédiées à sa toilette (salle de bain et vestiaire). Sur le chemin, je croise les visages des plus importants successeurs des ducs de Courlande : les Shouvalov. Ils héritent du palais via mariage et le détiendront jusqu’à la première indépendance de la Lettonie, à la fin de la Première guerre. Une ancienne antichambre leur est dédiée où l’on peut y admirer des peintures (et une photo) des trois générations de Shouvalov qui habitaient ici, ainsi que des portraits de tsars et tsarines de Russie.
Enfin, les appartements de la duchesse, offrent une plongée dans l’intimité de la vie de cour. Beaucoup moins fastes et plus petits, ils témoignent d’une vie plus « domestique ». Seuls le boudoir (et sa magnifique niche à canapé en forme de coquillage) et la chambre à coucher présentent un peu d’extravagance. Ces appartements servent en partie à une des expositions permanentes du palais sur la mode au XVIIIe siècle (si vous aimez les belles robes, vous allez vous régaler), la famille de la duchesse Dorothea…
Pause au Café et jardin
Il faut redescendre un peu sur terre après tout ce faste et ce luxe : nous voilà donc de retour « à la cave » où se loge le mignon café du château : le Pilskrogs. C’est le moment de prendre un café, de grignoter une pâtisserie ou de faire un lunch léger : ambiance rustique, petites fleurs champêtre séchées, l’ambiance est bien différente de tout ce qu’on a vu jusqu’ici, on pourrait être à la « cantine des domestiques ». Mais la pause est bien nécessaire avant de parcourir les immenses jardins du palais.
Pour un tel palais, il fallait des jardins qui suivent ! Pour cela, von Biron fait appel aux frères Christopher et Michael Weyland qui, sur les plans de Rastrelli, lui concoit un jardin baroque à la française, avec de grandes allées, un plan d’eau, des pavillons, un théâtre de verdure… propices à la promenade, pour voir et être vus. À l’origine, les jardins étaient bien plus que de simples agréments. On y trouvait aussi un verger avec divers arbres fruitiers, et même une houblonnière ! Si les jardins ont peu été touchés par la vogue des parcs à l’anglaise au XIXe siècle, il était en bien mauvais état à l’époque soviétique. Assez que pour qu’on s’occupe de le rénover dans les années 1970.
Ce qui n’existait pas à l’origine, c’est la roseraie. Au plus près du palais, 52 parterres de roses de toutes les couleurs s’épanouissent (la rose semble avoir un place importante dans le cœur des Lettons, nombre de places de villes porte le nom de « Place des roses »). J’y ai passé de longs moments à humer les différents parfums et à admirer les couleurs des dernières roses de l’année, l’automne étant déjà bien avancé à la période de l’année où je visitais le palais. Du coup, j’ai aussi loupé le café qui ouvre dans un des pavillons du palais l’été ! J’ai aussi également manqué le cavau des Ducs de Courlande où reposent, entre autres, les deux von Biron et leur famille.
En quittant Rundale, Lectrice, Lecteur, une fois franchi les grilles pour te retrouver sur la route, il te semblera peut-être comme moi, qu’on referme derrière toi un de ces beaux livres de contes (tu sais, ceux qu’on ferme avec un clé) et que soudainement, te voilà de retour dans la dure, et banale réalité. Heureusement, il reste de jolies images dans la tête, et on peut toujours rêver de bals fabuleux dans la Salle blanche !
Comment se rendre au Palais de Rundale ?
Rien de plus simple depuis Jelgava ou Bauska ! Un bus local vous y emmène en 45 minutes, à travers la campagne lettone (20 minutes depuis Bauska). Selon le circuit du bus, vous empruntez des chemins plus ou moins champêtres.
Depuis Riga, le plus simple est de prendre un bus pour Bauska, puis un autre bus, direction Rundāle – Svitene, Jelgava (via Eleja ou Jaunsvirlauka), Dobele ou Bērstele. L’arrêt, Rundāles pils, est juste devant le palais. Le trajet prend environ deux heures.
Pour connaître les bus, et acheter votre billet : Autostaata ou 1188.lv
Si vous préférez vous y rendre en excursions organisées, c’est aussi possible !