Je suis un peu émue. Voire très émue. Ce n’est pourtant pas la première fois que je visite le Svalbard mais faire du tourisme là-bas n’est jamais anodin et cette fois-ci, c’est différent : je vais au Svalbard pour y passer le Nouvel An en plein cœur de la nuit polaire. Alors que l’avion décolle de l’aéroport d’Oslo, je dévore par le hublot la lumière du jour et le ciel bleu qui a daigné se montrer pour notre départ. Je ne les verrais plus pendant près de 5 jours.

Au fur et à mesure que l’avion vole toujours plus nord, direction l’île de Spitzberg, la plus grande de l’archipel, le soleil descend sur l’horizon et environ une petite heure avant l’atterrissage, disparaît complètement. Je regarde l’heure sur mon smartphone : il est 13 heures et le ciel est noir. Lorsque l’avion touche enfin le sol, j’aperçois de la neige et de la glace violemment éclairées. Le personnel de bord a revêtu des habits chauds pour ouvrir les portes et je comprends pourquoi au moment de sortir, je reçois une brassée d’air gelé sur le visage. Bienvenue au Svalbard !

Où dormir au Svalbard ? Chez Maryn-Ann’s Polarrigg !

Pas besoin de prendre un taxi pour rejoindre votre logement (sauf si par hasard vous étiez retardés à l’aéroport), des bus attendent les arrivants pour les emmener dans les différents établissements de Longyearbyen, le centre administratif de l’archipel. Sachez qu’il vous en coûtera 70 NOK (120 si vous achetez directement un aller-retour). Mon logement sera le premier desservi : Mary-Ann’s Polarrigg. Ces anciens baraquements répartis autour d’une cour ont été transformés il y a vingt ans par Mary-Ann Dahl. Et déjà en sortant du bus, je sens que je vais me plaire ici ! Il y a des petites loupiotes partout qui éclairent la nuit polaire. Bonne surprise quand vient mon tour pour faire mon check-in : j’ai été upgradée d’une chambre single à une double. Ce qui ne veut pas dire que j’aurai un grand lit… mais deux petits (et une chambre un poil plus grande). Pas de chichis dans la chambre, c’est juste fonctionnel et bien chaud. Les sanitaires, eux, sont communs. Dans les couloirs, on trouve plusieurs espaces douches et toilettes toutes propres et en 5 jours, je n’ai jamais du attendre mon tour pour aller me doucher. Il faut juste un peu s’y habituer.

Une fois installée, je vais découvrir l’espace commun : une cuisine où les hôtes peuvent se préparer à manger mais aussi, un grand salon aux allures de cabanes de trappeur, chaleureusement décoré de bric et de broc : il y a des grandes tables, de profonds canapés, des coussins moelleux…. Avec tout ce bois et le sapin de Noël, je me sens immédiatement comme chez moi ! Le coup de cœur est immédiat, je n’ai pas vu le jardin d’hiver (« l’endroit le plus vert de tout le Svalbard » nous mentionne l’employée qui nous fait faire le tour de l’établissement) où se passent les petits-déjeuners, la salle de jeu et l’espace sauna-massage ! Je vais y passer de bons moments, chez Mary-Ann’s mais pour le moment, des considérations d’ordre pratique s’imposent : la cuisine du restaurant étant fermée pour les vacances de Noël, il faut aller faire des courses si on veut se nourrir.

Mary-Ann’s Polarrigg

Longyearbyen, Svalbard et Jan Mayen

Faire ses courses et s’équiper pour affronter l’hiver au Svalbard

Pendant le tour du propriétaires, j’ai fait connaissance avec Véra, une jeune Russe et Pingan, un étudiant chinois. Comme un ours polaire a été aperçu plusieurs jours de suite depuis la Noël, mieux vaut se rendre en ville en groupe ! Nous décidons donc d’y aller à trois.

Vous ai-je déjà expliqué comment ça se passe pour s’équiper afin de sortir par −20°C ? C’est un empilement de couches ! Pour le haut, on met idéalement un sous-pull en mérinos (ou un sous-pull thermal). On passe ensuite un pull, un gilet en polaire et on termine par une solide doudoune imperméable. Pour le bas, même chose : collant thermaux, pantalon en polaire, pantalon de ski, une paire de chaussettes grand froid et une paire de grosses chaussettes en laine. Et bien sûr, des bottes de neige, si possible hautes ! Pour les mains, un sous gant en soie ou en mérinos et des grosses moufles (préférez-les aux gants, ça garde mieux la chaleur). N’oubliez pas de prendre une baclava (ou un chache-col ui puisse vous couvrir presque tout le visage et un second cache col en laine ou polaire. Et bien entendu; un bon bonnet !

Attention si vous achetez des bottes, songez à prendre un peu plus grand, car vous aurez deux paires de chaussettes et il ne faut pas que vous pieds soient serrés dedans. Pour que vous n’ayez pas froid, il faut qu’il y aie un peu d’air pour crée une barrière thermique de protection pour garder vos petits petons au chaud !t

Nous nous mettons donc en route vers le supermarché. Un bon 10 minutes de marche suffit pour rejoindre le centre, mais nous sommes aux aguets, prenant de garde de rester sur les coins les plus éclairés de la route. C’est la fin d’après-midi et au-dessous de nous, le ciel est noir d’encre et parsemé d’étoiles ! Pour le moment, ça ne fait pas trop bizarre parce que nous sommes en fin de journée mais qui sait comment ça se passera demain, lorsque je passerai une journée complète dans le noir ?

Il fait −15°C environ mais bien emmitouflée, je ne sens quasi rien. Seules mes pommettes et mon nez subissent les assauts du froid. Quand j’ai trop froid, je relève mon cache-col pour le remonter jusqu’aux yeux mais ce n’est pas pratique pour bavarder. Mes deux compagnons ne sont pas des grands bavards et je m’efforce de faire la conversation. Nous voilà enfin arrivés au supermarché. Au grand étonnement de mes deux compères (moi, ce n’est pas ma première visite), il y a de TOUT au supermarché. La seule section qui est un peu pauvre c’est… celle des produits frais. Chers, rares, difficiles à amener sans trop de dommage (en avion ou en bateau), c’est une section un peu réduite par contre, pour le reste, tout est là. Nous errons parmi les rayons pour se rabattre finalement tous les trois sur les aliments de base des baroudeurs désargentés : la pizza surgelée et les pâtes. Je m’achète également un immense paquet de chips qui devrait combler mes fringales. Nous rentrons ranger tout ça et je vais me reposer un peu en attendant ma première excursion.

A la poursuite des aurores boréales !

Les conditions sont idéales pour observer les aurores boréales et je dois dire, je suis tellement restée sur ma faim depuis nos rendez-vous manqués en Islande et il y a deux ans ici même que je brûle de voir les lumières danser le ciel. Il n’y a pas un nuage, pas de lune non plus, seule l’activité solaire semble ne pas être optimale : 6 ou 7 % de possibilités. Ce n’est pas énorme !

Un peu avant 21h, nous nous retrouvons tous dehors pour attendre le bus. Pingan est de la partie aussi et il m’emmène voir dans un coin dégagé de la cour. Quand on regarde vers la ville, une faible lueur luit à l’horizon. Il n’y a pas à s’y tromper : ce sont les aurores boréales. Du moins un début d’aurore ! Ça promet pour le reste ! Je suis toute excitée, un rêve d’enfant va peut-être se réaliser. En attendant, le bus de Polar Permaculture arrive et quel bus !!! La plupart des sièges sont en configuration de 4 en face-à-face avec une table dressée avec des petits snacks, une bougie électrique et des peaux de rennes disposées sur les sièges. Quel luxe ! En plus, nous sommes les premiers à être cueillis donc, nous avons l’embarras du choix pour choisir nos sièges. C’est donc installés comme des coqs en pâtes (avant le service boisson) que nous roulons le plus loin possible de la ville (il n’y a pas beaucoup de routes au Svalbard) pour laisser derrière nous la pollution lumineuse.

Avant de rejoindre le spot photo, nous nous arrêtons devant le panneau routier représentant un ours polaire, indiquant que nous quittons la zone de sécurité de Longyearbyen.  A partir de là, au moins une personne doit être équipée d’une arme à feu. L’arrêt n’était pas prévu mais les aurores boréales sont plus fortes et le lieu est idéal pour une photo carte postale.  Par contre, pas le temps pour moi de mettre en place tout ce qu’il faut : trépied, fixer l’appareil-photo, le paramétrer comme il faut… Le froid ne facilite pas les choses ! J’essaie donc avec mon téléphone et le résultat n’est pas trop mauvais… et puis, je suis tellement excitée de voir les aurores boréales pour la première fois que j’ai juste envie de regarder. On dirait une espèce de rideau en soie verte, lumineuse, qui bougerait au gré du vent sur un fonds de ciel étoilé. Je n’en crois pas mes yeux et à regarder les visages des autres passagers, ils partagent le même sentiment. Les yeux rient, certaines bouches sont ouvertes à des degrés divers, d’autres sourient largement… c’est beau, sur terre et dans le ciel. C’est tout de même un peu frustrée que je remonte à bords, sans avoir pu prendre une « vraie belle » photo.

Nous continuons de rouler jusqu’à un coin isolé. Là, nous avons le temps ! C’est une petite marée de trépieds qui se déploie mais avant tout, je prends le temps de regarder. L’activité est encore plus forte et le sud est rempli de lumière. C’est superbe. Je me mets donc en ordre de bataille pour les photographies : ouverture, vitesse, sensibilité (je vous conseille les articles de Madame Oreille et de Je Papote sur comment photographier les aurores)… je teste différentes options mais si j’arrive à bien fixer les aurores, les étoiles laissent voir un petit filé (on sent la novice). Est-ce que ça veut dire que je vais devoir revenir ? Ou faire une autre destination nordique (il ne faudra pas beaucoup me pousser) ? Après près de 45 minutes dehors, je commence vraiment à geler, la température est proche du -20°C et comme on ne bouge pas beaucoup, le froid s’installe plus rapidement. Je remonte donc dans le bus pour déguster ma bière, tellement heureuse d’avoir réalisé ce rêve.  La danse des fantômes du soleil dans le ciel vont peupler mes nuits !

Randonnée dans Blomsterdal et le Global Seed Vault

Tout cela était une belle mise-en-bouche pour l’excursion que j’ai prévue à la Saint-Sylvestre : la randonnée Seed to Summit avec Svalbard Wildlife Expeditions qui va nous emmener de Blomsterdal, la vallée des fleurs, vers le sommet de Blomsterdalsghøgda, une grande colinne juste en face de l’Adventfjorden. Il est un peu moins de 10 heures quand je vais me poster dehors pour attendre qu’on vienne me chercher. Pas la moindre trace de lumière à part les étoiles.

J’essaie d’intégrer l’idée que le soleil ne se lèvera pas mais finalement, ce n’est pas si bizarre ! Je suis même étonnée de mon absence d’émotion. Ou plutôt si, il y en a une : l’amusement dû à la nouveauté. J’attendais tellement de faire l’expérience de la nuit polaire !

Nous passons dans les bureaux de Svalbard Wildlife pour nous équiper de crampons, de lampes frontales et suivre le briefing de sécurité et c’est parti ! Il ne faut pas aller très loin pour rejoindre notre point de départ. Nous laissons derrière nous le van et commençons l’ascension de la colline dans le noir, Nous voyons à peine sa silhouette, éclairée par un peu de pollution lumineuse. A part ça, il y a encore et toujours les étoiles… et les aurores boréales ! Dans la nuit permanente de l’arctique, elles peuvent arriver à tout moment, particulièrement en matinée. Elles vont nous accompagner tout le long de l’ascension. Et on grimpe, on grimpe… la plupart du temps sur de la neige gelée mais quelques fois, les pieds s’enfoncent dans des trous qui vous font vous enfoncer dans la neige jusqu’au genoux. Un peu plus de 300 mètres, c’est pas grand-chose mais dans des conditions pareilles, ce n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Heureusement, il n’y a pas un souffle de vent et nous faisons de multiples arrêts pour nous regrouper (devinez qui traînaille toujours derrière?), ce qui me permet de rattraper mon souffle mais j’ai bien cru abandonner avant la longue pente qui monte vers le sommet : jambes fatiguées, souffle court… et l’arrête qui monte vers le sommet, une masse noire qui se détache sur un ciel qui l’est légèrement moins, a l’air aiguë. S’il faisait jour, je suis certaine que j’aurai le vertige ! Mais je serre les dents, mords sur ma chique, regarde les aurores qui dansent au-dessus de moi et une légère lumière qui se laisse découvrir au sud et j’avance.

Enfin, nous y voilà ! Le sommet est marqué par un énorme cairn. Je laisse tomber mon sac à dos et regarde cette légère bande de lumière diffuse. Il est 12.30 et c’est la lumière d’un soleil qui ne se lèvera pas qui arrive à passer au delà de l’horizon. « Il y a une semaine, à la fin du solstice, on ne voyait encore rien. » nous dit le guide. « Maintenant, chaque jour, on verra la lumière un petit peu plus, jusqu’à ce que le soleil ne se couche plus pendant plusieurs semaines. » Terre d’extrêmes !!!

Côté nord, c’est Adventfjorden qu’on devine, telle une lame noire tout en contrebas par contre, on distingue bien les montagnes sur l’autre rive du fjord. C’est dingue ce qu’un petit peu de lumière peut révéler. J’ai à peine le temps de boire un « saft » (un jus de baie) bien chaud (parfait pour se requinquer avec tout le sucre dedans et un biscuit que j’essaie de trouver un endroit où caler mon appareil-photo pour saisir encore une fois une aurore boréale. Vite, je rêgle mon appareil et prends deux-trois photos en pause longue. Le résultat est surprenant ! Alors que le ciel m’apparaît noir, la photo me le dévoile violet, le peu de lumière à l’horizon suffit pour créer un ciel qu’on imaginerait venir d’une autre planète.

Pas le temps d’en faire plus, déjà nous remballons les thermos et les biscuits et nous commençons à redescendre. Ce qui est beaucoup plus facile, surtout lorsqu’on peut se laisser glisser sur les fesses pour dévaler des pentes comme si on était sur une luge. Avant de rentrer, nous allons passer rendre visite au Svalbard Global Seeds Vault, le Réservoir mondial de graines du Svalbard. Installé dans une ancienne mine, il reçoit en dépôts les graines de plantes issues du monde entier. C’est littéralement une assurance-vie pour l’humanité.

Près d’un million de semence s’y trouvent déjà, représentant 1/3 de graines de cultures vivrières qu’on trouve sur terre. Si une catastrophe cause la destruction totale d’une culture particulière, ou plus prosaïquement, si une erreur ou un accident détruisent des semences dans une banque de graines; un État ou une organisation peut demander à retirer des graines pour replanter ou les reproduire. Ce fut le cas il y a quatre ans lorsque qu’ICARDA (un institut spécialisé dans la collecte de graines issues de milieux secs) demanda à retirer des semences suite à la fermeture du réservoir de graines qui se trouvait dans la ville martyre d’Alep en Syrie. Depuis ma première visite, on a construit un nouveau bâtiment juste devant. « Pour éviter que le personnel n’y rentre trop souvent, pas plus que nécessaire ». C’est qu’on ne joue pas avec ce qui pourrait sauver l’humanité !

Un Nouvel An au Svalbard

C’est la Saint-Sylvestre, il faut marquer le coup quand même (j’ai un petit côté « fidèle aux traditions des fêtes » que je ne m’explique pas). J’arrive à convaincre Pingan de m’accompagner pour aller boire un verre et c’est parti, nous nous enfonçons dans les rues quasi désertes de Longyearbyen.

Le réceptionniste m’avait dit que plusieurs endroits seraient ouverts ce soir… mais apparemment pas ! Stationen ? N’ouvre que dans une heure. Karlsberger Pub (probablement mon endroit préféré pour socialiser) : fermé (étrangement). Svalbar ? Ouvert mais pour ceux qui ont réservé une table. Très gentiment, une des serveuses va nous tuyauter. Pourquoi ne pas se rendre au bar de l’Hotel Svalbard juste à côté ?

Lassés de chercher, nous allons nous installer dans le petit lobby bar mai aussi, passer deux bonnes heures à discuter. De la Chine, de l’Europe, de nos impressions respectives pour lui qui étudie ici et pour moi qui ai visité la région de Chengdu, de la marche du monde et de nos voyages. Malgré la différence d’âge (je pourrais aisément être sa mère) et nos cultures bien différentes, on va vraiment discuter, être à l’écoute, et parler franchement. A presque 22 heures, nous quittons le bar sous les premiers feux d’artifice et sous les aurores boréales qui continuent leurs sarabandes. C’est sûr, si un ours polaire se balade, il a du prendre peur ! Quand nous rentrons à l’auberge, toute une famille d’Allemands est réunie autour de la TV. Je m’empresse de faire cuire ma pizza, m’empare d’un fauteuil et tous ensemble (j’ai demandé à mettre les sous-titre en anglais, vive Netflix), on regarde « The Incredibles 2 ». Netflix and chill, New Year’s Edition ! Nous n’avons même pas besoin de consulter nos montres pour savoir que minuit a sonné : tout à coup, ça pète de tous les côtés dehors !

C’est une multitude de feux d’artifice qui explosent au-dessus de Longyearbyen. Avec le froid, la fumée est tellement dense qu’elle obscurcit le ciel… Une année est morte, une nouvelle entre avec grand fracas dans l’air glacial du presque Pôle Nord.
Je remercie l’Office du tourisme de Norvège qui m’ aidée à préparer le séjour et Svalbard Wildlife Expeditions qui m’a accordé le tarif presse pour ses activités.
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